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31/01/2011

Portraits (suite)

Je continue à m'intéresser au travail à l'encre de Chine, et je reste toujours fidèle à mes portraits asiatiques. ici, Li Min Ho, acteur Coréen.

Acteur, Coréen, Li Min ho

27/01/2011

Histoire d'un bouton (suite)

Troisième partie

1
Chapitre 5

Une belle opportunité

- Monsieur Guillaume ! Monsieur Guillaume ! Il est l’heure !! Je
vous ai fait du thé ! Et voici votre eau chaude.
- Tout de suite, Madame Rosalie, Merci ! 
Un maigre jour filtrait par la vitre poussiéreuse de la tabatière, seule
ouverture du galetas où dormait le vicomte. Un coq chanta dans un
jardin proche. Le jeune homme se leva et entrouvrant sa porte, prit sur
le palier le broc d’eau chaude que madame Rosalie lui montait chaque
matin. Il la versa dans la cuvette de faïence qui se trouvait sur la
minuscule table de toilette coincée entre le pied de son lit et le mur.
Passant la main sur son menton, il se dit que le rasoir serait pour le
soir, il lui fallait se dépêcher, et de plus il risquait de se couper dans
cette lumière chiche. Le soir, il pouvait emprunter la chambre de sa
grand-mère, qui possédait une fenêtre et surtout un miroir ! Mais il
était hors de question d’éveiller la vieille dame dès potron-minet. Il
finit de se vêtir, enfilant par-dessus son habit le surcot qui le
protègerait à la fois du froid et des salissures, car il n’en avait pas
d’autre, et le seul emploi qu’il avait trouvé était la livraison du bois et
du charbon pour un marchand qui baragouinait le français et avait bien
voulu de lui. Encore était-ce parce qu’il connaissait Madame Rosalie !
Il dévala les escaliers et entrant dans la cuisine s’assit à la table où
la logeuse avait déposé sa tasse de thé, quelques toasts ainsi qu’une
assiette d’œufs frits et de saucisses. Tout en ingurgitant ce copieux
petit-déjeuner, Guillaume se demandait comment il allait faire face au
jour maintenant très proche où sa maigre réserve d’écus allait arriver à
son terme. Faudrait-il renoncer à ces délicieux et roboratifs repas ?
Dans ce cas comment continuer à assurer son travail, qui lui
demandait force et endurance ? Guillaume était las de tourner sans
cesse les mêmes questions sans y trouver de réponse. Le retour du
pêcheur Michel apportant l’horrible nouvelle de la mort de son grand-
père avait marqué une nouvelle étape dans leur exil, rendant son
obligation plus évidente, et enlevant le peu d’espoir qui leur restait de
revenir chez eux.  En tous cas pas avant longtemps, car Guillaume ne
2
pouvait se résigner entièrement à l’abandon de sa terre natale. Tout en
ruminant ces sombres pensées, il termina son déjeuner et s’apprêta à
partir.
- Je vous remercie de votre obligeance, Madame Rosalie. À ce
soir !  dit-il en s’inclinant, puis ouvrant la porte il traversa le hall et
sortit dans le petit matin gris. La logeuse le suivit d’un regard attendri.
« Quel gentil garçon, toujours si poli, si attentionné !! Et comme il
prend soin de ces dames ! Ce n’est pas comme mademoiselle
Hortense !! Quel bouquet d’épines ! »
Guillaume se hâtait vers son travail. Les journées étaient encore
longues, mais il ne pouvait s’empêcher de redouter l’arrivée de
l’hiver, du froid et des départs et des retours à la nuit close.
Mr Stowe, que l’on aurait appelé un bougnat de l’autre côté de la
Manche, attendait sur le pas de sa porte.
« Quick ! quick ! Mister, vous aller vite vite chez Mr Robson pour
charbon. Charette ready, vous run ! run ! »
Sans répondre, Guillaume passa la bricole de la charrette en travers de
sa poitrine et se mit à tirer. Les exclamations de Mr Stowe ne
l’émouvaient plus, il avait rapidement compris qu’elles étaient plus
une habitude qu’une réelle nécessité,  les clients qui attendaient leur
charbon n’étaient pas si pressés que pouvait le laisser supposer les
admonestations du marchand, brave homme au demeurant, qui ne
mesurait pas le temps passé en livraison, et comprenait qu’un
travailleur ait besoin de souffler.  La charrette cahotait sur les pavés, et
Guillaume oubliait ses soucis en observant l’animation des rues qui se
réveillaient. Il n’était pas encore blasé de ce spectacle vivant et coloré,
auquel il n’avait jamais été confronté auparavant : le marchand de vin
qui roulait ses tonneaux, la marchande des quatre saisons qui vantait
ses légumes, la bouquetière qui se tenait toujours au même
croisement, et qui lui lançait des œillades aguicheuses à chaque fois
qu’il croisait son regard. Il devait cependant prendre garde aux
chariots plus lourds qui l’auraient bousculé sans ménagement.
Heureusement, il n’avait pas à aller trop loin et il n’y avait
qu’une côte à gravir en fin de parcours. Arrivé devant la porte de Mr
Robson, Guillaume s’arrêta, tira un mouchoir de sa poche et
s’épongea le front, puis sonna. La porte s’ouvrit sur  une jolie
soubrette qui eut un grand sourire et lui déversa un flot de paroles
3
dans lesquelles l’habitude lui fit comprendre qu’il devait vider ses sacs
dans le soupirail de la cave ouvert sur le côté de la maison. Comme il
reprenait les brancards pour tourner le coin la porte se rouvrit sur le
maître des lieux, qui l’interpella. Guillaume le regarda et, joignant le
geste à la parole, lui fit comprendre qu’il ne parlait pas anglais.
- Français ?  interrogea Mr Robson
- Yes, sir (cela au moins, il l’avait appris !)
Mr Robson parut intéressé.
- De quelle région venez-vous ? » questionna-t-il dans un très bon
français, fortement teinté d’accent cependant.
     -   De Bretagne.
- Depuis longtemps ? (Mr Robson pratiquait le pragmatisme de
son pays qui le  faisait aller à l’essentiel.)
- Depuis un mois, répondit Guillaume, lui aussi entraîné au
laconisme depuis qu’il n’entendait autour de lui qu’une langue qu’il
ne comprenait pas.
- Émigré ? continua Mr Robson.
Guillaume hésita une seconde, car il ignorait les intentions de son
interlocuteur et savait qu’il y avait des agents de la Révolution qui
recherchaient les émigrés.
Mr Robson n’attendit pas sa réponse mais, ouvrant plus grand la
porte derrière lui :
- Entrez, je vous prie. 
Guillaume lui montra la charrette, qu’il ne pouvait abandonner dans
la rue. Mr Robson se gratta la joue pensivement puis ajouta :
- Faites votre journée de travail, puis sonnez à la porte de derrière,
Fanny vous introduira. 
Et il rentra chez lui. Cette invitation trotta toute la journée dans
la tête de Guillaume, qui échafauda maintes hypothèses, sans en
trouver une qui lui convînt. Cette activité cérébrale lui fit passer la
journée sans qu’il s’en aperçut. Par bonheur, les livraisons se
terminèrent assez tôt dans l’après-midi, et il n’y avait pas de nouvelles
arrivées de bois ou de charbon à emmagasiner ce jour-là. Guillaume se
hâta donc de rentrer chez lui. Dans la cour il fit une bonne toilette à la
pompe afin d’éliminer toute trace de charbon. Il confia à sa famille la
demande de Mr Robson.
- Donnez-moi votre habit, je vais lui donner un bon coup de
4
brosse  déclara Hortense. Je sens qu’il y a là un coup de chance pour
nous ! 
Guillaume prit le temps de se raser, de se recoiffer et enfin, ayant fait
de son mieux pour donner à sa toilette un aspect honorable, il se rendit
chez Mr Robson.
La jeune Fanny ne put s’empêcher de marquer son étonnement
devant ce jeune homme dont la mise simple ne dissimilait pas
l’élégance naturelle et dans lequel elle avait du mal à reconnaître le
livreur du matin.
Elle le conduisit à travers la cuisine et le hall d’entrée jusqu’à
une pièce en entresol où Guillaume reconnut ce qui devait être un
cabinet de travail. L’ameublement en était simple mais confortable, un
petit feu de charbon y combattait l’humidité naturelle  à ces pièces à
demi enfouies. Un homme s’y trouvait, que Guillaume ne reconnut
pas. Il se présenta comme le secrétaire de Mr Robson. Il parlait un
français hésitant, mais correct.
- Mr Robson souhaite savoir si vous êtes satisfait de votre
condition actuelle.
- Ma condition ?  interrogea Guillaume, interloqué.
- Oui, votre travail.
- Eh bien, il me permet de payer mon loyer et de nourrir ma
famille, du moins en partie.
- Souhaiteriez-vous en trouver un meilleur ?
- Mais certainement, cependant, je ne saurais rien faire qui soit
déshonorant.
- Mais cela dépend de votre sens de l’honneur, monsieur. Voyez
vous, Mr Robson souhaite vous employer afin de parfaire son français,
et aussi pour l’enseigner à son fils.
- Monsieur Robson m’a paru maîtriser parfaitement ma langue,
monsieur. Cependant si je puis lui être utile pour son fils, pourquoi
pas ?
- Bien sûr vous serez payé.
- C’est bien ainsi que je l’entendais, monsieur. Je ne puis me
permettre de ces générosités qui, en d’autres temps, m’auraient été
agréables.
- Cela vous fait entrer dans la maison de Mr Robson comme son
employé, au même titre que moi. Qu’en dit votre sens de l’honneur ?
5
- Il ne s’en plaint pas, monsieur. Votre travail est parfaitement
respectable, le mien le sera aussi. 
Durant cette conversation, la porte du bureau, à laquelle
Guillaume tournait le dos, s’était ouverte silencieusement et Mr
Robson s’y était encadré.
- Je vois, dit-il en s’avançant, que les nouvelles idées de France ne
vous sont pas tout à fait étrangères, Monsieur. Merci, Smitson, ajouta-
t-il en se tournant vers son secrétaire. « Je vais continuer cet entretien
dans la bibliothèque. Si vous voulez bien me suivre ? 
Et il précéda Guillaume à travers la maison, puis le long d’un
escalier jusqu’à une vaste pièce tapissée de livres, située à l’arrière de
la maison et dont les fenêtres à la française donnaient sur un jardin.
Indiquant un fauteuil à Guillaume d’un geste, il s’installa derrière un
bureau de marqueterie orné de bronze où l’œil exercé de Guillaume
reconnut un meuble de valeur sans doute français. La pièce sentait le
cuir, et aussi le tabac, un râtelier de pipes sur la cheminée expliquant
ce dernier détail.
- Voyons, monsieur, si je vous confie mon fils – un garnement de
quatorze ans – afin que vous lui appreniez votre langue, je souhaiterais
en savoir un peu plus sur vous. Je vois tout de suite que mon premier
coup d’œil de ce matin ne m’avait pas trompé sur votre qualité, mais
j’aimerais entendre votre histoire.
En un instant Guillaume décida de jouer la carte de la confiance.
Ces leçons seraient peut-être à l’origine d’autres engagements et lui
permettraient de subvenir un peu mieux aux besoins de sa famille.
- Je suis effectivement un émigré, monsieur. Ma mère, ma grand-
mère, ma tante et moi-même n’avons eu que le temps de fuir en toute
hâte grâce à la générosité de notre garde, et grâce ensuite à la bonté
d’un marin pêcheur nous sommes arrivés ici. Voilà toute l’histoire.
- N’avez-vous plus personne en France ?
Guillaume se tut un instant, l’image du vieux Marquis passa devant
ses yeux, puis il continua : 
- Non, plus personne de proche, sauf quelques cousins et alliés
lointains.
- Bien, parlons de vos conditions. Vous viendrez deux après-midis
par semaine, le lundi et le mardi, de deux heures à quatre heures, pour
Edward, je vous donnerai une guinée par semaine.
6
Guillaume dut se maîtriser pour cacher sa satisfaction, c’était bien
plus qu’il ne l’espérait. Il pourrait même s’arrêter de charger le bois et
le charbon. Il prendrait le temps de s’étonner de la générosité de
l’Anglais plus tard, pour le moment il se contenta d’accepter, en
essayant de ne pas le faire avec trop de hâte. Mr Robson, un sourire au
coin de l’œil, fit celui qui ne voyait rien et se détourna pour sonner.
- Je vais vous présenter votre élève, monsieur, monsieur ? »
Guillaume eut un dernier reste de retenue : Martin, Mr Robson, je suis
Guillaume Martin.
- Si vous le dites, monsieur Martin ! dit l’Anglais d’un ton
moqueur, puis il dit quelques mots à la soubrette qui venait d’entrer et
quelques instants plus tard Edward Robson pénétrait dans la pièce. À
l’instar de son père, il était carré, assez grand pour son âge, le visage
rond, des yeux bleus à fleur de tête, le cheveu blond roux. Guillaume
ne put s’empêcher de faire compliment à Mr Robson sur la
ressemblance flagrante du fils et du père. Après que Mr Robson l’eût
présenté à son fils, Guillaume le fit à son tour en français : 
- Bonjour, Edward, Je vais vous apprendre ma langue, si vous le
voulez bien.
- Bonjour, comment allez-vous, répliqua le garçon sur le ton d’un
perroquet.
- C’est à peu près tout ce qu’il sait dire » ajouta son père.  Je
compte sur vous pour y remédier. 
Les deux hommes échangèrent encore quelques politesses puis
Guillaume reprit le chemin de la pension de Madame Rosalie. « Il ne
m’a plus reparlé de lui donner des leçons », se disait-il. « Il n’en a pas
du tout besoin, mais dans ce cas pourquoi tant de générosité ? Peut-
être a-t-il dans l’idée de me demander d’autres services ? Bah ! Nous
verrons bien ! En tous cas, prenons déjà cela comme une vraie
chance.»
Et Guillaume pressa le pas afin d’annoncer la bonne nouvelle à « ses
femmes » comme il disait affectueusement, ce qui avait le don non
négligeable d’irriter fortement sa tante Hortense !

24/01/2011

Histoire d'un bouton(suite)

Troisième partie

CHAPITRE 4

Quelques nouvelles des armées

 

Ce ne fut pas le lendemain de son retour qu’Edmée eut des nouvelles de Marceau, mais il lui fallut encore attendre deux longues semaines d’impatience et d’inquiétude. Encore que les nouvelles en questions ne fussent pas vraiment de nature à la rassurer !! Mais enfin, elle savait à présent où il allait.

Un matin, alors que la famille était encore réunie dans la cuisine pour la soupe ou le lait du matin, Anselme se présenta dans l’entrée, le bonnet à la main. Manette l’aperçut et l’interpella :

    - Tiens, Anselme ! C’est-y qu’il y aurait un message pour le maître ?

-      Un message non, m’ame Manette, mais un messager, oui da !!

-      Un messager !! Mais qui donc ?

-      Une vieille connaissance à vous tous, bien content de vous

revoir, et qui demande si il peut parler à la famille malgré l’heure matinale.

-      Bon sang de bois !! Tu nous fais bouillir !! Qui est-ce donc à la

parfin ?? 

Un large sourire éclaira le visage tanné du vieux marin : « Vous fâchez pas !! C’est Justin, là ! Justin, votre ancien portier qui justement ...

-      Justin !!! » s’écria Manette en se précipitant dans la cour. 

Justin se tenait là, portant l’habit bleu des troupes républicaines, mais on voyait que cet habit avait traversé des heures chaudes, la couleur en était pâlie, et les braies que portait le soldat n’étaient sûrement pas d’uniforme ! Manette lui saisit les mains et l’embrassant à la bonne franquette et s’exclama :

-      Mais que fais-tu dans la cour, bougre d’âne !! Bien sûr que les maîtres voudront te voir !! Allons, suis-moi vite ! 

Et elle l’entraîna vers la maison. À cet  instant maître Fargaud sortit sur le perron en demandant :

-  Mais que se passe-t-il ici ? Ah !! mais c’est Justin !!! Quel plaisir de te revoir mon brave Justin ! Entre vite, tu partageras bien la soupe avec nous.

Il faut dire que dans la maison de maître Fargaud, on n’avait pas attendu la Révolution pour traiter toute personne y vivant sur un pied d’égalité. Maître Fargaud avait été ouvrier, dans sa jeunesse,  il s’en souvenait, et il avait le respect de tout travail, et par là de tout travailleur.

Le reste de la famille accueillit chaleureusement l’ancien portier, et une fois qu’il fut installé devant une assiettée de soupe chaude, les questions fusèrent. On voulait tout savoir, d’où il venait, ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait et surtout s’il avait rencontré des personnes de connaissance. François lui tournait autour comme une mouche bourdonnante, le harcelant de questions « Avais-tu un sabre ? As-tu tué beaucoup d’Autrichiens ? As-tu été blessé ? » Son père finit par le saisir et l’asseoir fermement sur sa chaise en lui intiment l’ordre de se calmer sous peine de retourner aussitôt dans sa chambre et d’y rester. Cette menace agit aussitôt, et la paix revint. Justin commença son récit.

-      Oui, monsieur François, j’avais un sabre, et je m’en suis bien

servi, ma foi !! Mais la guerre, ce n’est pas drôle du tout, vous savez. Faut marcher bien plus longtemps et plus souvent que se battre,  faut coucher  à la dure, ou dans la boue, on est trempé quand il pleut et gelé quand il fait froid.  Et les batailles, pour sûr, c’est un autre monde. Y a un boucan d’enfer, le canon qui tonne, la pétarade des fusils, et les cris qu’y faut pousser pour se donner du cœur au ventre !! Parce qu’y faut bien dire qu’au moment d’y aller, on ne fait point trop le fier, ça vous serre là-dedans.

Et il empoigna sa veste sur sa poitrine,

-      J’en ai vu qui était près de tourner d’ l’œil, oui da !! Et pourtant

une fois partis, ils faisaient leur part aussi bien qu’un autre. L’odeur de la poudre, ça vous grise, et aussi le coup de gnôle qu’on vous donne avant !! Et après, faut chercher les blessés, et là aussi ça crie. Ah ! non, monsieur François, croyez pas que la guerre soye plaisante à voir !! ça non !! 

         Il s’interrompit, son regard qui s’était perdu dans ses souvenirs pendant son récit revint sur ceux qui l’entouraient et il prit conscience de la pâleur des femmes, des sourcils froncés du père. Il s’ébroua, et affichant un grand sourire, il dit d’un ton qu’il rendit enjoué :

-      Mais c’est pas tout ça ! J’ dois vous donner l’ bonjour de deux

personnes qui pensent bien à vous !! Vos ouvriers, maître Fargaud, vous savez, le gars Marceau et le gars Matthieu !

-      Ils sont ici ?  ne put s’empêcher d’interrompre Edmée. Mais où ?

Pourquoi ne sont-ils pas avec vous ?

-      Justement, mamzelle, j’y viens !  Faut vous dire que j’suis

caporal, à présent !!  et il montra fièrement le galon rouge qui

décorait sa manche.

-      Alors quand not’lieutenant a dû envoyer un message au Comité

de N..., il m’a appelé et m’a donné la commission. Et en revenant de Fontenay ...

-      De Fontenay ? » interrompit à son tour maître Fargaud.

N’étais-tu pas dans nord ? Les rumeurs sont donc vraies qui parlent de soulèvement dans le bocage ?

-      Père !!! intervint Edmée d’un ton suppliant. Laissez parler Justin

je vous en prie !

-      Oui, not’maître, on nous a fait revenir pour aider et soutenir les

nouvelles recrues, qu’en ont ben besoin, parole !! Et c’est comme ça qu’j’ai croisé un régiment qui allait vers la Vendée, et j’y ai trouvé Mathieu et Marceau. Y vont bien, je dois dire, y n’ont point vu le feu, à c’t ‘heure, enfin, quand j’les ai croisés. Y m’ont dit de vous passer le bonjour, et Marceau m’a donné un mot d’écrit pour vous, not’maître. Et le voilà !! 

Et Justin sortit triomphalement de sa poche le pli qu’il y transportait. Son air satisfait démontrait clairement qu’il était tout à fait content d’avoir ménagé ses petits effets jusqu’au bout de son récit.

Maître Fargaud déplia le papier et lut à haute voix :

« Maître Fargaud

« Je profite de la chance d’avoir rencontré Justin pour faire savoir « quelques nouvelles. Nous étions partis vers le nord, mais nous voilà « revenus par ici, puisque nous allons dans le bocage de Vendée. Nous « marchons tout le jour et même une partie de la nuit, car il faut « arriver vite, ont dit les officiers. Nous avons retrouvé le lieutenant « Dumont, celui qui nous engagés, et c’était bien bon de pouvoir le « remercier en personne. Matthieu vous salue bien aussi, il marche « gaillardement, il est toujours de bonne humeur, je crois qu’il aime « bien l’armée. Pour moi je suis content de faire mon devoir, mais je « pense souvent à vous, aux bons jours anciens dans l’atelier... » Maître Fargaud leva les yeux avec un sourire vers sa fille, qui rougit, et croisa les mains sur ses genoux, un air de bonheur mystérieux adoucissant ses traits, car il était évident pour elle – et pour tous –  que ces mots lui étaient destinés. Maître Fargaud continua :

« ... dans l’atelier, et j’espère que je pourrai y retrouver ma place, « quand la Patrie n’aura plus besoin de moi.

« Je me permets de vous dire mon respect et s’y j’osais mon amitié,  « pour vous et votre famille.

« Marceau Blondel »

Maître Fargaud replia le papier dont le froissement s’entendit dans le silence qui régnait autour de la table.

-      Eh bien ! Quelle mine ! Mais ce sont de bonnes nouvelles ! »

s’écria Manette, qui passa prestement un doigt sur ses yeux embués.  

-      Ils sont vivants, ils sont entiers, tant qu’il y a de la vie ... Et à

chaque jour suffit sa peine, aujourd’hui on se réjouit et demain il fera jour !!

Chacun savait que quand Manette enfilait ses chapelets de proverbes c’était le signe certain de son émotion. On se remit à bavarder. Maître Fargaud reprit avec Justin ses questions sur les batailles de Vendée, mais il le fit en prenant le soldat à l’écart, car il se doutait que ce serait dur à entendre. Justin le lui confirma :

-      Y nous tombent dessus on n’sait point d’où. Le pays n’est qu’un

fouillis de chemins enfouis entre des talus plus hauts qu’moi, avec des haies par-dessus, ça fait comme un boyau où y fait noir même le jour. Ce sont des pièges à rat, ces chemins, et les premières recrues, qui ne s’étaient jamais battues, se sont fait tailler en pièce !! J’vous jure qu’une faux, c’est une arme terrible !! Alors dame ! quand y z’en prenaient, y n’avaient point trop envie de faire de quartiers !! Quand nous y sommes arrivés, il a fallu se replier pour rassembler les hommes et au moins leur apprendre à se battre. Y’zavaient cru qu’en face de paysans ce s’rait point la peine de s’en soucier, mais dame !! Y’zont compris à c’t ‘heure, puisqu’y nous ont rappelés. Et je dois bien dire, puisqu’y a qu’nous deux, que j’préférais les Autrichiens, oui da !! 

-      Bien triste temps que nous vivons là !! 

Maître Fargaud hocha pensivement la tête.

-      Allons ! N’effrayons pas les dames, mon bon Justin, viens finir

de te restaurer. Mais dis-moi, repars-tu bientôt ?

-      Demain matin, vu que j’ai déjà donné le message au Comité

j’ai commencé par-là, faites excuse, maître Fargaud mais le devoir avant tout !

-      Tu as parfaitement bien fait, Justin ! Non, je voulais savoir si par

hasard tu pourrais recroiser nos amis ?

-      Ah ! je n’sais point trop ! Cela dépend à quel corps leur régiment

a été affecté. Mais je peux essayer, toujours. 

-      Je voudrais répondre à Marceau, cela lui donnerait du cœur, et à

Mathieu aussi, de savoir qu’ici on ne les oublie pas.

-      Bien sûr, maître Fargaud ! Je repasserai ici avant de prendre la

route et je prendrai vo’t missive. Ce s’rait bien le diable que je n’retrouve pas Marceau, allez !! 

Justin retourna s’asseoir, mais il était dit qu’il mangerait sa soupe froide, car Edmée l’attendait auprès de sa chaise. Le brave garçon se prêta bien volontiers à ses demandes, d’autant qu’il n’était pas question, là, de stratégie militaire, mais seulement de savoir si Marceau allait bien, s’il avait maigri, s’il mangeait comme il faut. Justin répondait du mieux qu’il pouvait, et, avouons-le, en dorant un peu la réalité. À quoi bon effrayer cette gentille Edmée, cela ne ferait de mal à personne si elle s’endormait ce soir le cœur rasséréné et plein d’espoir.

Justin avait de la famille à voir, aussi quitta-t-il bientôt la maison de l’armurier en promettant de revenir sans faute le lendemain chercher la missive. Edmée se tenait assise, rêveuse, près de l’âtre éteint dans ce chaud jour de début juillet. Manette ne put s’empêcher de remarquer le calme inhabituel de la jeune fille, toujours si gaie et active.

-      Elle est tristounette, ma perle fine ? interrogea-t-elle tendrement

en caressant les douces mèches aux tons chauds d’automne.

Edmée leva ses beaux yeux gris vers sa nourrice : 

-      Oui, et pourtant j’ai eu des nouvelles, mais ... cela ne m’a pas

fait autant de bien que j’en attendais, si ce n’est me rendre l’absence plus dure à supporter !

-      Allons, ma belle, vos quinze ans vont bientôt sonner, vous n’êtes

plus une enfant ! Il faut avoir du courage, comme lui en a là où il se trouve ! Tenez, allez donc voir si il y a quelque chose d’intéressant d’arrivé à la pierre aux poissons ! 

Et baissant la voix : 

-      Allez donc dire un petit bonjour à maître Jacquinot, il doit

penser que vous l’oubliez !

-      Ah ! là aussi, l’attente, toujours l’attente ! soupira la jeune fille

-      Qu’en sais-tu, ma toute belle, c’est un jour à nouvelles,

aujourd’hui ! Un bon jour ! Peut-être y aura-t-il du changement ! Allez ! Zou ! Cela te fera du bien de sortir respirer. 

Manette passait royalement du voussoiement obligé de domestique à maître au tutoiement tendre de nourrice à l’enfant qu’elle avait vu naître. D’ailleurs personne dans la famille ne s’en formalisait.

Coiffant un léger chapeau de paille Edmée prit un panier et sortit.

Le vieux tapissier était sur le pas de sa porte, et du plus loin qu’il l’aperçut, il se mit à agiter sa pipe frénétiquement, tout en tentant de garder de la discrétion, ce qui donnait un résultat si drôle qu’Edmée éclata de rire. Son cœur bondit dans sa poitrine. Y aurait-il du nouveau ? Manette aurait-elle eu un bon pressentiment ?

-      Que se passe-t-il, maître Jacquinot ? demanda-t-elle après avoir

chaleureusement salué le vieil artisan. Vous avez appris quelque chose ?

-      Mais oui, Mamz’elle ! mais oui !!! Et par le plus grand des

hasards !! Ah j’avais hâte que vous repassiez, je n’osais point aller chez vous, ça aurait paru bizarre !

-      Je suis là, maintenant ! ne me faites pas languir, maître

Jacquinot, dit Edmée, repensant à Justin distillant ses nouvelles avec délices.

-      Voilà ! Hier tantôt, à la soirant, j’me suis rendu à la taverne, j’y

vas régulièrement, les oreilles ouvertes, des fois qu’il y aurait à entendre des histoires intéressantes, et v’là-t-y pas que je tombe sur Martin, vous savez bien, le gars du notaire !!

-      Le notaire ? »interrogea Edmée interloquée. Quel notaire ?

-      Rappelez-vous, je vous en avais touché un mot, il travaillait pour

le notaire des ci-devants Mesnardière !

-      Ah oui ! Et alors ?

-      Ben, le notaire en question, il est revenu !! Oh ! il fait le dos

rond, ne se montre pas trop, et s’habille avec les vêtements de son domestique pour ne point être remarqué, car chacun sait qu’un notaire, en général, ça dort sur un matelas d’écus !! Y en que ça pourrait tenter !

-      Et alors, maître Jacquinot ? Ce Martin, sait-il quelque chose ?

-      Ah ! faut dire que j’nai point eu trop d’mal à le faire parler !! Il

en remontrerait aux dames de la halle à poisson quant à avoir la langue bien pendue ! Y m’a dit que son maître, dans la journée, sortait peu et ne voyait personne, mais qu’une fois ou deux quelqu’un était passé à la nuit noire lui donner des lettres. Et vous savez quoi ? Martin l’a entendu causer, l’homme aux lettres, il parlait point français, mais anglais !! Y sait peut-être où ils sont, les Mesnardière ?

Edmée acquiesça, il y avait là un début de piste tout à fait prometteur !!

-      Il faut que je réfléchisse à tout cela, maître Jacquinot !! Il faut

trouver un moyen, sans nous dévoiler, d’apprendre ce que sait ce notaire !! Manette m’aidera, elle est de si bon conseil !! Bon, il faut que je me sauve, je dois aller jusqu’au marché aux poissons. Je reviendrai vous dire ce que nous allons faire, merci, maître Jacquinot ! 

Et Edmée repartit d’un pas léger, car bien sûr, ce n’était pas Marceau, mais c’était déjà la possibilité d’agir, d’aller au-devant des évènements, de secouer cette inaction qui finissait par l’engourdir.