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20/02/2011

Histoire d'un bouton(suite)

Chapitre 8-Une décision... .pdf

 

1
Chapitre 8

Une décision difficile ...

- Non, non, Mr Edward, pas bonn-jor, mais bonjour !! Répétez s’il
vous plaît !
Avec un sourire tout à fait obligeant, le jeune garçon redit très
consciencieusement : « Bonn- jôr ! » et Guillaume pensa qu’il avait
entrepris là une tâche difficile ! Il enchaîna :
- Voyons, nous avons vu l’autre jour la conjugaison du verbe
être. 
Devant l’œil effaré de son élève, il se souvint que celui-ci ne
comprenait pas un traître mot de ce qu’il venait de dire.
    -  Je suis français, ajouta-t-il en se frappant la poitrine, puis
touchant du doigt celle de son élève,
    -   Tu es anglais, et il pensa avec lassitude qu’il verrait le « vous »
de politesse un autre jour. Le visage d’Edward s’éclaira, les souvenirs
de la leçon précédente n’étaient pas encore totalement effacés, et il
reprit avec enthousiasme (et un accent qu’il nous faut renoncer à
transcrire ici !) : 
   -     « Jaô souisss frannncéi, tiou ess anngléii !! 
   -   Non, non !!  s’exclama Guillaume, et il recommença en insistant
bien.
Ses efforts furent récompensés, et il allait continuer quand la
porte de la salle d’étude où il donnait son cours s’ouvrit. Fanny,
portant un plateau abondamment garni annonça « tea-time, sir !! »
puis saisissant la manche du vicomte, elle lui fit comprendre qu’il lui
fallait la suivre.
Guillaume obtempéra avec empressement, supposant que Mr
Robson désirait l’entretenir. Lorsqu’il pénétra dans la bibliothèque, il
s’aperçut que son hôte n’était pas seul. Un homme assez jeune, bien
que plus âgé que Guillaume, grand et mince, se tenait accoudé à la
cheminée, sirotant son thé. Ses cheveux coiffés sans poudre
simplement noués d’un ruban noir étaient sombres, éclairés d’une
touche d’argent aux tempes, son nez long et mince, et une intelligence
2
fine et ironique se lisait dans son regard vert et sur ses lèvres bien
ourlées. .
- Ah ! Voici notre Français ! Entrez, monsieur Martin, que je
vous présente mon ami, sir Percy Woodhouse. Sir Percy, voici le
jeune homme dont je vous ai parlé, qui a entrepris la rude tâche
d’enseigner sa langue  à mon fils.
Sir Percy inclina légèrement la tête, tendit la main à Guillaume :
-    Comment allez-vous ? Je suis très heureux de vous rencontrer. 
Il parlait un français parfait, où l’oreille la plus difficile aurait eu peine
à distinguer une trace d’accent. Guillaume ne put s’empêcher de lui en
faire compliment.
- C’est que ma mère est française, Monsieur Martin, » répondit
l’Anglais avec un sourire, «  et avec elle je ne m’exprime que dans sa
langue.
- C’est assurément la meilleure école !
- Et vous, Monsieur Martin, pratiquez-vous la langue de
Shakespeare ?
-  À vrai dire très mal. Je croyais la parler, grâce à Monsieur
Miron, mon précepteur, mais ce que ce cher homme m’a enseigné est
très éloigné de la réalité, et j’en suis fort marri, ayant dû m’installer
dans votre beau pays.
- Permettez-moi encore une question, Monsieur Martin (et
Guillaume ne put s’empêcher de remarquer avec quelle insistance sir
Percy lui donnait son nom, comme s’il voulait lui faire sentir à quel
point ce nom ne lui convenait pas.) Vous avez quitté la France car l’air
que l’on y respire n’est plus tout à fait de votre goût ? 
Guillaume hésita, l’insistance curieuse de l’Anglais l’avait mis
en alerte, la République avait des espions partout, qui pourchassaient
les émigrés.  Tentant d’adopter le ton bonhomme du bourgeois dont il
espérait avoir l’apparence, il répondit :
- Ma foi, monsieur, je n’étais pas ennemi des idées nouvelles,
mais j’ai une mère, une tante et une aïeule qui requerraient le calme et
une vie paisible, je les ai donc installées ici, d’où nous pouvons
presque voir les côtes de France. 
Sir Percy porta sa tasse à ses lèvres d’un air songeur.  Mr
Robson s’était enfoncé dans une vaste bergère et s’était plongé dans la
lecture du Times, laissant manifestement le champ libre à son ami.
3
-  Du thé, monsieur Martin ? reprit sir Percy, et
joignant le geste à la parole il emplit une tasse et l’offrit à Guillaume,
qui la prit en se demandant où le gentlemen anglais voulait en venir,
car il sentait bien qu’il n’en resterait pas là !
- Asseyez-vous, je vous en prie, notre hôte nous laisse à nous-
mêmes et manque à ses devoirs !
- Mais, Percy, il me semble que c’est ce que vous souhaitiez ? 
intervint Mr Robson avec flegme, suivant son habitude de ne pas
s’embarrasser de circonlocutions.
- Vous avez raison, Robson ! Allons à l’essentiel, et ne
tournons pas autour du pot, comme vous dites, ajouta-t-il en
s’inclinant vers Guillaume. Monsieur vous n’êtes pas plus Martin que
moi, je me permets de le dire, votre lignage se sent d’une lieue et vous
ne tromperez personne, en tous cas pas moi. Voyons, vous avez quitté
votre pays parce que vous êtes  un ci-devant, comme disent ces gens-
là,  et que la terreur vous a chassés de chez vous !
Guillaume ne jugea plus nécessaire de cacher la vérité. À quoi bon
continuer une mascarade qui le gênait ? Il décida de revendiquer
simplement et brièvement ce qu’il était. Il se dressa et posa sa tasse
sur la cheminée, et se tournant vers sir Percy, il déclara d’un ton ferme
:
- Votre clairvoyance est admirable, Monsieur. Je suis Guillaume,
vicomte de la Mesnardière. J’ai effectivement fui la terreur, mais ma
principale raison était bien de protéger ma famille. Mon grand-père, le
marquis, dont l’orgueil n’a pu se résoudre à la fuite,  est mort là-bas,
dans les barges de Carier. Mais s’il est vrai que j’abomine ce régime
de sang, je dois aussi reconnaître que je comprenais et appréciais les
idées nouvelles qui nous viennent des Philosophes. Ces idées,
Monsieur, survivront à ce régime horrible, et comme elles sont à
l’image de la Justice, elles s’enracineront, et même gagneront d’autres
nations. 
Guillaume se tut, regrettant de s’être autant découvert, mais il ne
pouvait souffrir que l’on critiquât son pays sans essayer d’en connaître
toutes les facettes. Et il avait encore en mémoire ses querelles à ce
sujet avec son grand-père.
Sir Percy eut un sourire en coin, et reprit :
- Monsieur, j’aime votre franchise et votre sincérité. Libre à vous
4
de penser ce que vous dites, vous êtes jeune,  mais pour le moment les
gens comme vous sont pourchassés et assassinés, et il n’est pas là
question de justice. Souvenez-vous des massacres qui ont ensanglanté
les rues de Paris il y aura un an en septembre. L’urgence, aujourd’hui,
est de sauver autant des vôtres que possible.
- Je suis fort surpris, sir Percy, qu’un Anglais ait à cœur de sauver
des Français, dit Guillaume avec un sourire.
- Je vous l’ai dit, ma mère est française. Je me suis intéressé en
premier à notre famille, puis à leurs amis, puis j’ai continué de proche
en proche. Mais je ne souhaite pas vous ennuyer plus longtemps de
mes aventures, sachez seulement que j’ai des contacts en France, je
m’y rends moi-même assez souvent ;  mon ami Robson m’ayant parlé
de vous, votre cas m’a intéressé et, en un mot, puis-je  vous proposer
mes services ? Auriez-vous des personnes à rassurer, des dispositions
financières à prendre ?
- Monsieur, je suis profondément touché de votre offre. Je vais y
réfléchir, en parler avec ma famille, enfin les chères femmes qui
vivent avec moi, et je vous ferai savoir ce que nous aurons décidé. Je
peux cependant déjà vous remercier du fond du cœur de votre
générosité qui, soyez-en sûr, les touchera profondément.
- Mon agent part dans une semaine pour une mission particulière,
si cela lui est possible, je lui adjoindrai votre demande.
Guillaume se tourna vers Mr Robson et lui dit d’un ton pénétré de
gratitude :
- Permettez-moi de vous remercier également de votre grande
bonté et de votre sollicitude à mon égard, Monsieur. Puis-je me
retirer ?
- Laissez cela, vicomte ! Voir des personnes comme vous mises à
mal, ou pire, c’est du gaspillage, et j’ai horreur du gaspillage !
répondit l’Anglais. Abandonnant son journal il se leva et tendit la
main au jeune homme.
-  Vous pouvez aller, Vicomte. Faites-moi savoir votre réponse et
j’en ferai part à Percy.
Guillaume renouvela ses remerciements et sortit, pas encore tout
à fait remis de la surprise causée par cette conversation. Lui qui se
débattait et tournait en rond  pour savoir comment avoir des nouvelles
de leur château, ne sachant à qui s’adresser, tremblant de faire un faux
5
pas fatal, voilà que la solution à ses problèmes lui arrivait toute rôtie !
Il pressa le pas afin de rejoindre au plus vite sa famille.
Il trouva les dames assises dans le parloir de Madame Rosalie,
autour de la table à thé.
- Entrez vite, Monsieur Guillaume, s’exclama la logeuse d’un ton
engageant.  Il reste du thé et quelques scones, ils ont refroidi mais ils
sont encore moelleux !
- Vous êtes très aimable, madame Rosalie, et je vous remercie,
mais j’ai pris le thé chez Mr Robson, et il me faudrait à présent
entretenir ma famille d’une affaire d’importance, aussi nous allons
nous retirer, avec votre permission.
- N’en faites rien ! Je vous laisse le parloir !! Je dois aller préparer
le souper ! Installez-vous et profitez des derniers scones ! 
Et la bonne dame partit vers sa cuisine d’un pas vif. Guillaume
rapporta alors aux dames la conversation qu’il venait d’avoir. La
première à prendre la parole fut Hortense de Bénouville. D’un ton sec,
elle s’exclama :
- Il y a donc enfin des gens pour s’intéresser à notre sort !! Je ne
pouvais croire qu’on laissât la fine fleur de la noblesse française se
faire décimer sans mot dire! Mais ces Anglais ont mis bien du temps !
- Ma fille, répondit fermement sa mère, n’oubliez pas que ces
personnes ne nous doivent rien. Ce n’est que par pure bonté d’âme
que ce sir Percy Woodhouse a entrepris ces sauvetages. Il faudrait
apprendre à ne pas considérer tout ce que l’on fait pour vous comme
un dû. Voyons, Guillaume, ajouta-t-elle en se tournant vers son petit-
fils, que penses-tu faire de cette proposition ?
- J’aimerais savoir ce qu’il en est de notre château, grand-mère,
savoir s’il a déjà été vendu comme bien national. Nous n’avons plus
rien que cela, si par bonheur il pouvait être sauvé ... Mais comment ?
Madame de la Mesnardière intervint alors :
- Ne pourrions-nous  pas essayer de contacter Maître Grangier,
notre notaire, par le biais de sir Woodhouse ? Il me semble que ce
serait la meilleure façon de savoir ce qu’il en est.
- Vous avez raison, mère. C’est ce que nous allons faire. Auriez-
vous la bonté d’écrire une lettre pour Maître Grangier, que sir Percy
remettra à son émissaire, afin qu’elle lui serve d’introduction ?  Il se
6
peut que cela prenne du temps,  mais nous aurons une réponse et nous
serons fixés.
- Monsieur mon neveu, intervint Hortense, que la remontrance de
sa mère avait réduite un instant au silence, ne croyez pas que je sois
indifférente aux efforts que vous faites pour nous assurer le vivre et le
couvert. Je ne comprends simplement pas que toute la noblesse
d’Europe ne s’unisse pas pour venir à notre secours.
- Mais la noblesse d’Europe, avec la noblesse française émigrée
est à nos frontières, avec les armées autrichiennes, ce qui ne peut
qu’encourager le Comité de Salut Public à maintenir et durcir la
Terreur. Mais baste ! Ma tante, ne nous disputons pas, il nous reste
d’être ensemble, de ne pas être à la rue, de ne pas mourir de faim.
À cet instant la cloche sonna annonçant le souper. Guillaume
donna le bras à sa grand-mère, les deux sœurs suivirent et chacun se
rendit à la salle à manger. Une fois de retour dans sa chambre,
Madame de la Mesnardière s’empressa de composer une missive à
l’intention de Maître Grangier. Elle avait gardé un excellent souvenir
de ce petit homme vif et drôle qui avait toujours entretenu d’excellents
rapports avec sa famille. Elle espérait seulement qu’il n’avait pas
disparu dans la tourmente révolutionnaire. « Cher Maître » écrivit-
elle, « J’espère que l’émissaire qui a eu la bonté de nous proposer son
aide vous trouvera en bonne santé, ...... » Elle s’interrompit, car il ne
fallait pas, au cas où cette lettre tomberait entre de mauvaises mains,
qu’elle pût nuire à son destinataire. Elle réfléchit qu’il valait mieux
que Guillaume confiât son message oralement au messager de sir
Percy, sa lettre n’étant alors qu’une introduction servant à prouver
qu’il venait bien en son nom.
Elle froissa la feuille, en en reprit une autre et recommença :
« Cher maître,
J’ose espérer que vous n’avez pas oublié vos vieux amis. Je veux
croire que vous vous portez toujours bien, et tiens seulement à vous
assurer de l’amitié de notre famille. »
Elle signa et cacheta sa missive. Maître Grangier reconnaîtrait
son écriture.
7
Le lendemain, Guillaume confia le pli à Mr Robson. La jeune
servante l’introduisit et le mena directement dans la bibliothèque.
- Alors, vicomte, avez-vous pris une décision ? Avez-vous
un message pour sir Percy ?
- Oui. Nous avons pensé qu’il serait bon que nous reprenions
contact avec notre notaire, maître Grangier, dans la ville de N.....car
lui pourra nous dire ce qu’il en est de ce que nous avons laissé. Ma
mère a écrit un billet très simple qui ne compromet personne à seule
fin de l’authentifier comme notre messager. Il faudra donc qu’il lui
explique de vive voix le but de cette visite.
- J’expliquerai tout cela à Percy, nous dînons ce soir ensemble à
notre club. Donnez votre lettre. 
Guillaume remit le pli à l’Anglais, en lui précisant la dernière
adresse connue du notaire et celui-ci le mit dans sa poche. Le vicomte
prit alors congé, et sur le chemin du retour il se mit  à rêver d’un
retour chez lui. Brusquement la nostalgie de son pays se fit poignante,
et le désir de revoir le château où il avait grandi lui serra le cœur.
Allons ! Il faut espérer, se dit-il.
Les jours passèrent, bien lentement au gré de la famille qui avait
commencé à retrouver un peu d’espoir. Comme chacun le sait, quand
on n’attend rien, le temps s’écoule d’une façon égale, mais dès que le
désir, l’impatience sont en jeu, le temps se met à s’étirer
inexorablement. Guillaume répétait tour à tour à sa mère, puis à sa
tante et à sa grand-mère que l’émissaire n’était parti que quatre ou
cinq jours après que la lettre ait été écrite, qu’il fallait le temps du
voyage, de la recherche, que l’émissaire avait une autre mission à
accomplir qui était prioritaire, et qu’enfin en un mot comme en cent il
n’y avait rien à faire d’autre que d’attendre.
Enfin, au milieu du mois d’août, alors qu’il donnait sa leçon à Edward
Robson, Fanny vint le chercher pour le conduire à la bibliothèque. Sir
Percy s’y trouvait avec le maître de maison. Après les salutations
d’usage, sir Percy aborda le sujet qui mettait Guillaume sur des
charbons ardents.
- Notre émissaire a rencontré votre notaire, monsieur le Vicomte.
Il lui a transmis votre message. Ce monsieur, fort prudemment, n’a
écrit qu’une ligne, que voici, mais il a chargé John (c’est l’ami qui a
accompli la mission) d’un message verbal. Voici le mot. »
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Guillaume fit sauter le cachet et déplia la feuille. Effectivement,
maître Grangier n’avait écrit que les mots suivants :
« Madame,
« Quel bonheur de vous savoir en bonne santé ! Je profite de cette
« lettre pour vous assurer de mon amitié fidèle.
« Je reste, madame, votre humble et dévoué serviteur.
« R Grangier
Levant les yeux, Guillaume interrogea :
« Je suppose, sir Percy, que votre ami vous a communiqué le message
de maître Grangier ?
- Certainement, vicomte, et il est simple : il faut absolument que
vous retourniez brièvement en France. Votre château est sur le point
d’être vendu comme Bien National.
- Je n’osais espérer qu’il ne le fût déjà ! s’écria Guillaume.
- Maître Grangier a spécifié à notre ami qu’un haut personnage de
la municipalité l’avait, en quelque sorte, réservé, mais que cette
personne avait été à son tour trouvée trop modérée et qu’elle avait fini
là où elle en avait envoyé tant d’autres.
- À l’échafaud ! conclut laconiquement Mr Robson.
- Mais vouloir que j’aille en France, Pourquoi ? Que puis-je
faire ?
- Maître Grangier aurait connaissance de quelque chose qu’il
souhaite vivement vous faire connaître, et qui pourrait sauver la
situation. Voilà tout ce que je puis vous dire, vicomte. 
Sir Percy se tût, et, croisant les bras, adopta l’attitude de celui
qui n’avait plus rien de nécessaire à dire. Guillaume était bouleversé.
Retourner en France !! Que dirait sa mère ?  Et si il lui arrivait
quelque chose, que deviendrait-elle ? Et que pouvait savoir maître
Grangier qui lui eût permis de sauver le château ? En même temps que
ces craintes raisonnables une petite voix chantait en lui : « Retourner
en France ! Chez moi ! ». Il essayait de l’ignorer, mais c’était comme
si une main légère le tirait par la manche, et il désirait tant la suivre !
Mr Robson prit alors la parole.
-  Je crois, mon ami, que le mieux est de rentrer chez vous faire
part de cette nouvelle à votre famille. Elle vous aidera à prendre une
décision fort difficile, je l’admets.
9
- Et n’oubliez pas » enchaîna sir Percy, « que je peux vous aider
à vous rendre en France d’une façon sûre, enfin, assez sûre étant
données les circonstances ! »
Guillaume réfléchit quelques instants, puis d’une voix décidée : 
- Je me rends à vos raisons, messieurs » déclara-t-il. « Il me faut
avant tout en conférer avec ma famille. Encore merci, sir Percy, pour
votre extrême obligeance. Il est tout à fait possible que j’aie de
nouveau recours à elle si je décide de partir. Mr Robson, recevez
également l’expression de ma gratitude sincère et profonde. Vous me
permettez d’agir, et de ne plus être un fétu de paille ballotté par les
éléments. Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. »
Guillaume s’empressa de retourner à la pension de madame
Rosalie. Cette fois les dames étaient dans leurs chambres, l’heure du
thé n’ayant pas encore sonné. Guillaume gravit quatre à quatre
l’escalier et après avoir toqué à la porte de sa mère, il pénétra dans la
chambre où Madame de la Mesnardière reprisait un bonnet de dentelle
prés de la fenêtre.
- Qu’y a-t-il, Guillaume ? Vous me semblez bouleversé, effrayé et
heureux ?
- Ma Mère, votre perspicacité fera toujours mon étonnement !! je
suis effectivement bouleversé, et ne puis m’empêcher d’être heureux !
- Asseyez-vous auprès de moi, mon fils, et contez-moi cela ! »
Guillaume tira une chaise auprès de sa mère et s’y assit, tout en
rapportant ce qu’il avait appris chez Mr Robson. Madame de la
Mesnardière l’écouta sans mot dire, le coude appuyé sur la table, la
main sur les yeux. Puis, après quelques instants de silence, elle releva
la tête et dit en soupirant :
- Hélas ! Mon cher enfant ! Je vois qu’il va falloir que vous
portiez encore ce fardeau ! Je ne vois pas comment vous pourrez vous
soustraire à l’obligation d’aller en France.
- Auriez-vous quelque idée, maman, de ce que maître Grangier
voudrait me faire savoir ?
- Pas la moindre, mon fils, mais c’était votre grand-père, comme
vous le savez bien, qui s’occupait de tout avec lui… Peut-être le
marquis lui aura confié quelque secret, avant que maître Grangier ne
quitte la ville.
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Guillaume se ressouvint alors des quelques paroles balbutiées
par le vieil homme au moment de la bousculade affolante des
préparatifs faits en hâte : « Tu dois savoir ... Si j’avais pu te dire ... »
Mais Hortense étaient intervenue sèchement, lui coupant la parole, et
Jérôme les pressait : les soldats étaient sur ses talons.
- Oui, en effet, grand-père a paru vouloir me dire quelque chose,
mais nous sommes partis si vite, et il a été arrêté aussitôt après. 
Ils se turent à nouveau, revivant la fuite haletante, l’angoisse et
le départ sur la mer.
- Allons, ma mère ! Vous l’avez dit : je dois y aller. Sir Percy m’a
proposé son aide, cela me met en confiance, après tout il semble bien
avoir une filière sûre. Nous devons à présent mettre Grand-Mère et
Tante dans la confidence.
- Pensez-vous nécessaire de le leur dire, mon cher enfant ? Elles
seront si inquiètes !
- Mais vous-même, ne le serez-vous pas ? » et comme elle souriait
tristement, il ajouta :  « Au moins pourrez-vous vous soutenir l’une
l’autre, Grand-Mère est une femme de tête et de grand bon sens, et ma
tante, pour acariâtre qu’elle soit, possède aussi ces qualités de raison.
Il sera bon pour vous d’avoir leur soutien. »
Guillaume se pencha pour déposer un tendre baiser sur le front
de sa mère, puis lui tendant le bras :
« Voilà Margaret qui sonne pour le thé, maman ! Allons, nous
parlerons après. Pour le moment profitons encore de ces instants
ensemble. »
Madame de la Mesnardière prit le bras de son fils et ils
descendirent au salon.

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Chapitre 7- Peut-êt#12775F8.pdf

 

1
Chapitre 7

Peut-être une piste ...

Il se passa quelques jours avant qu’Edmée ait l’occasion de
parler à Manette de ce notaire, qui, pour le moment, semblait le seul
lien possible avec les émigrés d’Angleterre. Il y avait eu grande
lessive chez les Fargaud, et la maison avait connu un va-et-vient de
lavandières louées pour l’occasion sur lesquelles Manettte avait la
haute main. C’était le dernier jour, et heureusement le temps
magnifique avait permis de sécher rapidement tout le linge. La maison
ne possédant pas de jardin, il fallait tout emporter par brouettées sur
un pré aux limites de la ville, étaler sur l’herbe en le fixant avec des
pierres, bien sûr surveiller et remporter le soir venu les brouettes de
draps, serviettes et torchons jusqu’à la maison, et ce, avant que ne
tombe le serein qui emperlerait l’herbe de rosée.
Cette tâche avait dû être remise pendant plusieurs semaines, car
à la remontée des armées vendéennes vers N... la municipalité avait
instauré un régime sévère d’interdictions de circulation, et il aurait été
impossible de se rendre sur le pré. Comme tous les habitants, la
famille Fargaud avait tremblé quand le bruit s’était répandu de
l’arrivée des Vendéens. On savait la prise d’Angers, et la ville s’était
préparée à un siège. Cependant, la garnison composée de soldats
venus du nord, qu’on appelait les Mayençais, avait eu raison des
rebelles, et la victoire républicaine avait été complète. On disait même
qu’ils avaient regagné leur bocage, et que c’était sans doute la fin de
leur période de gloire. La vie avait repris son cours, d’abord hésitante,
mais à présent on pouvait à nouveau circuler et sortir de la ville. Par
contre la répression contre les suspects était devenue féroce et plus
que jamais il fallait être sur ses gardes. L’affreux Carier sévissait
toujours., la guillotine ne chômait pas sans compter les chalands qui
continuaient à déverser leurs terribles chargements dans la Loire.
Mais à condition de se taire, faire le dos rond, on pouvait à peu
près retrouver les occupations de la vie quotidienne et donc manette
avait enfin pu entreprendre sa grande lessive annuelle.
Madame Fargaud se reposant entièrement sur elle, elle ne
pouvait quitter la maison et c’est à Edmée qu’avait échu la tâche de
2
transporter et surveiller la lessive. Par mesure de précaution, Anselme
l’avait toujours accompagnée. Il faut avouer que le temps lui avait
paru souvent long, mais enfin, c’était le dernier jour, et au moment de
quitter la maison pour rejoindre les lavandières au lavoir, elle avait
demandé à Manette d’un ton câlin :
- Dis-moi, ma nounou, ne viendrais-tu pas avec moi au pré
aujourd’hui, à la place d’Anselme ? Quand les lavandières auront tout
étalé, elles partiront et je resterai avec lui à m’ennuyer ! Je n’en peux
plus de ses histoires de marin et de la bataille qui lui a coûté sa
jambe !! Si tu venais, nous pourrions bavarder !
- Mmmm !!  répondit Manette d’un air dubitatif. Voyons, oui, cet
après-midi je pense que ce sera possible, je te rejoindrai et nous
pourrons ... bavarder ! 
Et elle accompagna ces derniers mots d’un coup d’œil complice.
Edmée sourit en son for intérieur, bien sûr que Manette avait
compris !! Elle partit donc contente et aussi impatiente de pouvoir
mettre la vieille gouvernante au courant des dernières nouvelles.
Une fois installée à l’ombre d’un pommier dont les branches
commençaient à se garnir de fruits, elle sortit de sa poche un livre, le
même qu’elle avait emporté chaque jour, Paul et Virginie de Monsieur
Bernardin de Saint-Pierre. Elle avait pourtant eu du mal à s’y
intéresser vraiment, car immanquablement son esprit vagabondait et
revenait à ses préoccupations : l’absence de Marceau et le trésor des
Mesnardière. Et là il lui fut encore plus difficile de se plonger dans
l’histoire, car à tout instant elle levait les yeux  pour guetter l’arrivée
de Manette.
Enfin, elle l’aperçut à l’entrée du pré. Elle lui fit de grands
signes, et, dès que la vieille gouvernante se fut laissé tomber dans
l’herbe, elle s’écria :
- Ah ! Manette il faut absolument que je te dise ...
- Tout doux, ma belle !... Une petite minute, laisse-moi respirer,
reprendre mon souffle, aie pitié de mes vieilles jambes !!... Je savais
bien, figure-toi, que tu aurais du nouveau ! Alors ?
- Eh bien, j’ai rencontré il y a peu maître Jacquinot, comme tu me
l’avais conseillé, et heureusement, car il avait bien envie de me voir
lui aussi ! Figure-toi, Manette, qu’il a revu un certain Martin qui était
clerc chez le notaire de la famille de la Mesnardière. Il pense que par
3
lui, nous pourrions savoir des nouvelles de cette famille, et peut-être
leur rendre leur bien !
- Heulà !! ma fille !! Il faut vraiment faire attention où nous allons
mettre les pieds, vois-tu. Ce Martin est-il digne de confiance ?
- Oh ! Martin n’est pas inquiétant, il est bavard et maître
Jacquinot, avec un pichet de vin de Loire, lui a fait dire tout ce qu’il
savait.
- Et que savait-il ?
- Que le notaire, que l’on croyait émigré, est revenu, mais qu’il se
fait très discret, et qu’il reçoit de mystérieuses visites nocturnes de
messieurs qui seraient anglais ! Maintenant, comment savoir si le
notaire a reçu des nouvelles des Mesnardière ? Je ne peux pas aller
l’interroger, encore moins le mettre dans la confidence !
- Sapristi !! Sûrement pas !!! Ah la la !! .... Comment faire ? Il va
falloir jouer finement, et utiliser ce Martin ...
- Oui, il est notre seul lien, mais comment, sans éveiller les
soupçons ...
- Je sais ! interrompit triomphalement Manette. Maître Jacquinot
n’a qu’à utiliser comme prétexte les meubles qu’il a recouverts pour le
Commissaire de la République, c’est une façon habile et détournée de
glisser le nom des ci-devant dans la conversation, et une fois l’appât
lancé, il faut laisser venir, et voir ce qu’on va pêcher. 
- Je le savais bien, que tu aurais la bonne idée ! s’exclama la jeune
fille en embrassant sa nourrice.  Je l’ai dit à Maître Jacquinot, que tu
serais de bon conseil !
- Ah ! Il faut bien qu’il y ait des compensations à vieillir, ma
poulette, ce serait dommage de n’en avoir rien appris ! répondit en
riant Manette. Là ! Voyons à retourner ces draps, il faut qu’ils soient
sec pour ce soir ! 
Et les deux femmes se levèrent pour accomplir leur besogne, tout
en riant et en devisant gaîment.
Dès le lendemain Edmée, son panier au bras, se rendit au marché
avec l’intention de parler au maître tapissier. Malheureusement,
comme elle passait devant la boutique, elle aperçut deux chalands en
grande discussion avec lui. Elle ralentit légèrement le pas, afin que
maître Jacquinot la vît, et ce faisant, lui fit un léger signe de tête
auquel il répondit de la même façon. Il aurait sûrement compris
4
qu’elle avait à lui parler. En effet, lors de son retour, elle vit la
boutique fermée, mais le signal mis à l’œil de bœuf. La porte de
l’allée étant entrouverte, elle y pénétra rapidement, après s’être
assurée que personne n’avait pu l’apercevoir. Maître Jacquinot
l’attendait, il la précéda jusque dans la petite cour. Il lui désigna d’un
clin d’œil le massif de giroflées sous lequel dormait le trésor.
- Alors, Mam’zelle ? Avez-vous causé à M’ame Manette ?
- Mais oui, maître Jacquinot ! Et elle a eu une bonne idée, comme
je m’y attendais ! Avez-vous l’occasion de revoir souvent ce Martin ?
- Je le revois quasiment à chaque fois que je vais à la taverne,
c’est ben rare qu’il n’y soit point !
- Eh bien, il faudrait que vous arriviez à lui glisser le nom des
Mesnardière, pour voir ce qui en résulterait.
- Pour sûr que j’y avons pensé, mais comment ?
- Eh bien, en lui racontant, par exemple, que vous avez eu entre
vos mains le mobilier du château. Si ce Martin est aussi bavard que
vous le dites, le seul fait d’entendre le nom lui fera raconter tout ce
qu’il sait ! Je vous fais confiance, maître Jacquinot ! Souvenez-vous
comme vous avez su faire parler les soldats, quand nous avons trouvé
le trésor ! Sans vous nous ne pouvions rien commencer !! 
Le vieil homme se redressa avec fierté. Oui da ! Mamz’elle ! J’ai
autant d’jugeotte qu’un aut’, pour sûr, et je ne m’ferai point attraper.
J’vas y aller dès ce soir, à la taverne ! et nous aurons bientôt des
nouvelles.
- C’est parfait, maître Jacquinot ! Maintenant je me sauve, votre
boutique fermée à cette heure pourrait éveiller les curieux. À très
bientôt !
- Attendez ! J’vas guetter à la porte, c’est bon ... y a personne en
vue, courez vite !
La jeune fille sortit prestement et rentra chez elle d’un pas vif. Il
était à peine midi, le vieux tapissier n’irait pas à la taverne avant ce
soir, il faudrait attendre demain pour en savoir plus.
Effectivement, sur le coup de l’angélus de sept heures, maître
Jacquinot se rendit à la taverne de la rue du Pas de la Mule, où il avait
ses habitudes et où Martin semblait les avoir aussi. Le clerc était déjà
attablé, et par chance, il était seul. Maître Jacquinot s’approcha de lui :
-  Holà ! Compère ! Boire seul est bien triste ! Que diriez-vous de
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partager un pichet de vin clairet avec moi, si votre état de clerc n’est
pas trop gêné par mon état d’artisan ?
- Mais point du tout, maître Jacquinot, je suis tout à fait partisan
de l’égalité, surtout celle que procure un bon vin équitablement
partagé !
Maître Jacquinot s’installa et héla le patron de l’établissement
afin qu’il apportât le pichet promis. Les deux hommes commencèrent
par rendre hommage au cru local par une longue lampée (que maître
Jacquinot fit cependant plus courte), puis, appuyant les coudes sur la
table, Martin demanda :
- Alors, mon maître ? Comment se porte la tapisserie de nos
jours ? 
Maître Jacquinot éleva une action de grâce in petto à la
Providence qui faisait que Martin lui servait son sujet d’enquête sur un
plateau.
- Mais pas mal, pas mal du tout ma foi !! Les anciennes pratiques
sont parties, mais il y en a de nouvelles qui ne souhaitent rien tant que
de s’asseoir sur du velours, ça les change !! 
Et il éclata d’un rire bonhomme,  accompagné par son acolyte,
qui en était à sa deuxième tournée déjà.
- Vous voulez sans doute parler de ces messieurs de l’Hôtel de
ville, mon compère ? 
Maître Jacquinot ne se laissa pas tenter par l’ouverture sans
s’assurer un peu plus de l’inclination politique de son compagnon. Il
décida de louvoyer un peu.
- Eux, et d’autres aussi !! Il y a maintenant un an que notre
République a mis en vente les biens Nationaux, et il y a pas mal de
bourgeois qui en ont profité.
- Profité est le mot !  s’exclama le clerc, en se versant une autre
rasade, qu’il avala d’un trait.  C’est honteux de voler – car c’est un
vol, que je dis !! de voler le bien des autres !! 
Maître Jacquinot vit tout de suite d’où soufflait le vent, et aussi
qu’il avait intérêt à calmer son compagnon, car les propos tenus
pouvaient être source de bien des ennuis.
- Chut !! Chut donc, mon camarade !!! Attention à qui vous
parlez ! Heureusement que je pense comme vous sinon vous pourriez
vous retrouver dans de bien mauvais draps !
6
- Ah ! C’est vrai ! merci, camarade, merci ! je m’emporte, je
m’emporte ... mais ce pichet est déjà vide ?
- C’est que ces pots sont si petits ! 
Et le tapissier fit signe qu’on en apportât un autre. Cette fois il
fallait pousser le fer.
- Justement, vous me faites penser à  une pratique que j’ai eue, il y
a déjà quelques mois de ça, le Commissaire Galipaud, vous vous
souvenez ?
- Bien sûr !! Un ci-devant boulanger !! ajouta-t-il en ricanant
- Eh bien il m’avait fait recouvrir tout un mobilier avec un velours
tricolore du plus bel effet, quand on aime ce style voyant, et faut bien
dire que ça ne lui a guère porté chance, car il a fini sur la place, dans
les bras de la Veuve !! Les meubles venaient d’un village, à un bonne
journée de cheval d’ici, Plessis..., attendez, ça va me revenir ...
- Plessis le Château ?interrogea  vivement Martin.
- Tout juste !! et même que les ci-devant se nommaient ... je l’ai
sur le bout d’la langue !...
- Mesnardière ? interrogea à nouveau Martin, et cette fois en
baissant la voix
- Mais oui !! C’est bien ça !! Mes...
- Chut donc !! C’est à mon tour de vous dire d’être prudent,
compère !!
- Bah ! Et pourquoi ? Y sont morts sans doute, puisque leur
château a été pillé !
- Eh bien non, justement ! Ils sont émigrés, en Angleterre. Mon
maître est le notaire de la famille et je sais qu’il les a recherchés. Il a
appris qu’un marin pêcheur les a passés de l’autre côté de la Manche. 
Maître Jacquinot sentit un frisson le parcourir. Ainsi il y avait
bien une famille à qui le trésor appartenait en droit légitime !! Martin
semblait tout à coup beaucoup moins gris, et il lança un regard
soupçonneux à l’artisan.
- Mais ce vin de Loire est bien traître !! me voilà à radoter et à
parler à tort et à travers !!
- Tout le monde sait que les paroles dites à la taverne restent à la
taverne, monsieur Martin !! Moi-même ne suis plus bien assuré sur
mes jambes, et y a gros à parier que demain je n’me souviendrais de
rien ! répondit le tapissier en accentuant l’embarras de sa parole.
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Il sentit que s’il voulait retirer d’autres renseignements il allait
falloir en ménager la source. Allons ! C’était un début !!
Mademoiselle Edmée serait contente ! Les deux hommes se levèrent
et quittèrent de concert la taverne. Une fois dans la rue, maître
Jacquinot insista sur le plaisir qu’il y a à boire en bonne compagnie, et
qu’il serait bien dommage que l’expérience ne soit pas renouvelée.
Martin, ne pouvant résister à la perspective boire gratis lui assura qu’il
en était bien d’accord, et que bien sûr si l’occasion s’en présentait ...
Là-dessus ils partirent chacun de son côté.
- N’aie pas peur, mon gars, elle se représentera, l’occasion !!! Pas
tout de suite, faut être prudent, mais elle se représentera !

07/02/2011

Le Bouton (suite

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                                             CHAPITRE 6

                                      L’odeur de la poudre

La journée avait été rude. L’odeur de la fumée planait dans l’air,
lourde et âcre. Sur la place du village, transformée en infirmerie, les
corps s’alignaient, d’un côté les blessés, de l’autre les morts. Les
gémissements et les cris de douleurs se mêlaient en un brouhaha
sinistre, que dominait par moment un appel lancé par un soldat, et où
s’ajoutaient les aboiements continus d’un chien à la chaîne dans une
cour que ses maîtres avaient abandonnée.
L’état-major avait envoyé la veille une estafette portant l’ordre
au régiment de s’ébranler à la pique du jour afin de faire sa jonction
avec deux brigades, puis de prendre ce village qui, situé au carrefour
de deux routes, permettait aux rebelles de tenir les communications.
Utiliser les chemins creux qui sillonnaient la campagne, il n’y fallait
pas songer, ils constituaient de véritables pièges pour les Bleus, ainsi
que les nommaient les gens du cru.
Les Républicains avaient vite compris qu’il leur était impossible
d’accomplir la moindre manœuvre sans qu’aussitôt le renseignement
soit porté de ferme en maison, de hameau en village, et pendant qu’ils
se débattaient dans la toile d’araignée inextricable de ces chemins
profonds d’où il était impossible d’avoir une vue d’ensemble sur le
pays, les Blancs se rassemblaient en escouades légères et rapides,
fondaient silencieusement sur les arrière-gardes qu’ils décimaient à
l’arme blanche, puis disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus.
Et l’homme croisé portant son fardeau de fagot, celui qui menait son
attelage de bœufs, celui qui fumait sa pipe sur le pas de la porte en
regardant passer les soldats étaient sans doute de ceux qui les avaient
attaqués il y avait peu, ou seraient de ceux qui les égorgeraient à la
prochaine sortie.
Cette sourde hostilité que les soldats pouvaient respirer dans l’air
ambiant créait une atmosphère lourde d’angoisse et d’incertitude.
Ainsi était-il impératif que les routes principales fussent sous le
contrôle de l’armée, afin de maintenir les communications. À la fine
pointe de l’aube, sans tambour ni trompette, les hommes s’étaient mis
en route.
2
Arrivés depuis une semaine, ils avaient rejoint un cantonnement
où se trouvaient déjà un régiment formé également de recrues récentes
et qui avaient durement souffert.  Les hommes inexpérimentés,
ignorant ce vers quoi ils allaient, les officiers, pensant avoir à faire à
des paysans dont ils auraient facilement raison s’étaient heurtés à une
résistance acharnée.
Il apparut rapidement que c’était à une véritable armée que la
République avait à faire, encadrée et entraînée par des officiers de la
noblesse revenus d’émigration. Les non combattants devaient se
charger du travail de la terre, et ainsi maintenir un approvisionnement.
À partir de treize ans tout homme valide prenait les armes, composant
ainsi des troupes qui avaient le grand avantage d’une excellente
connaissance du terrain. Les nombreux moulins à vent servaient de
postes d’observation, et les mouvements de leurs ailes correspondant à
un code  donnaient les détails des mouvements des Bleus.
De plus, si les Bleus s’exaltaient au nom des Droits de l’Homme
et de la République, les Blancs montraient tout autant de conviction à
refuser les prêtres jureurs et à suivre les ordres de l’Eglise venus de
Rome et relayés par les évêques. De département, la Vendée était
devenue province, mordant sur les deux Sèvres, une partie de l’Anjou
et jusqu’aux bords de Loire. Dans les rangs de l’armée avec la peur
naquit la haine, et même ceux qui répugnaient  à tirer sur des Français
commencèrent à oublier leurs scrupules.
Marceau et Mathieu faisaient partie de la deuxième vague de
soldats, détournés de leur destination du Nord pour rejoindre le
bocage et n’avaient pas encore vécu de bataille. Cependant les récits
de leurs camarades avaient tôt fait de les renseigner.
Matthieu, fidèle à ses intentions du début, s’était toujours
arrangé pour être proche du lieutenant Dumont. Celui-ci lui avait
demandé plusieurs petits services et à ces occasions le jeune homme,
dont les oreilles traînaient toujours, avait entendu des conversations
entre les officiers.
C’est ainsi que la veille il avait pu déclarer à Marceau :
- Je crois que nous bougerons demain ! Même que nous aurions
dû le faire plus tôt, sauf que nous attendions ceux qui sont arrivés
hier !! Y n’auront pas trop le temps de se reposer, déjà qu’ils viennent
du Nord à marche forcée !
3
- Je suppose que tu sais pourquoi il fallait les attendre ?
- Oui da !! parce que ce sont ceux qui ont botté les fesses aux
Autrichiens, et qu’eux, y savent déjà se battre !! Notre colonel y a
même retrouvé des compagnons. Figure-toi qu’ils se sont mis à
chanter, un chant que les fédérés marseillais ont amené avec eux
l’année dernière. Il paraît que tous les régiments le chantaient, là-bas,
et que ça flanquait la frousse aux Autrichiens !!
- Eh bien ! Ils devraient nous l’apprendre, ce ne serait pas mal que
cela fiche la frousse aussi aux gars d’ici !! Donc demain ...
- La danse va vraiment commencer ! l’interrompit Matthieu.  J’ai
peur et en même temps j’ai hâte de savoir comment je vais m’y faire !!
- Moi aussi !  ajouta Marceau. Je suis presque heureux d’avoir en
face de vrais combattants, cela aurait été dur de tirer sur des paysans
désarmés.
Matthieu ne répondit rien, mais le regard exaspéré qu’il jeta à
son compagnon en disait long !! Quand Marceau comprendrait-il que
la guerre n’était pas le lieu où les grands sentiments avaient cours ?
Allons, il valait mieux essayer de dormir !!
Lorsque le régiment se mit en marche, le lendemain, Matthieu
murmura à son compagnon :
- Heureusement, nous sommes en milieu de colonne ! Ce sont
souvent les arrière-gardes qui prennent les coups !
- Nous ne sommes pas une patrouille, là ! Nous sommes
nombreux ! Soit ils nous laissent passer, soit ce sera un vrai
combat ! »
Les hommes avancèrent en silence, seul s’entendait le bruit
sourd des pas frappant le sol. Ils purent avancer presque jusqu’au
village sans difficultés, mais c’est là que le combat commença. Il
apparut tout de suite qu’une fois encore les Blancs avaient été
renseignés, car le village était une véritable redoute, chaque maison
abritant des combattants, et la route se resserrant à nouveau entre deux
haies touffues pour aboutir à un bois taillis de l’autre côté du village
constituait une base parfaite pour une embuscade.   Et là il ne fut plus
question de fourches ou de faux, car un feu nourri accueillit les
premiers hommes, pendant que, jaillissant des haies environnantes des
hommes attaquaient la colonne sur ses flancs. Empêchés de se
déployer, coincés dans le chemin, les Républicains se défendaient
4
avec acharnement  mais semblaient devoir plier. C’est alors que les
deux brigades attendues sortirent du bois situé de l’autre côté du
village. Les combattants occupant les maisons durent faire face à cette
diversion, et cela permit au régiment d’avancer, de se regrouper et de
faire mieux front aux Blancs qui harcelaient l’arrière-garde. Ceux-ci,
moins bien armés furent forcés de se replier, les Bleus pouvant
maintenant les mettre en joue plus aisément. Ils regagnèrent les
bosquets, et les soldats se crurent saufs mais utilisant le relief et la
végétation, les Blancs contournèrent le régiment et revinrent à
l’attaque, brandissant leurs faux, leurs fourches, armes terribles dans
le corps à corps.
Cependant les Républicains progressaient, ayant une supériorité
numérique. Atteignant les premières chaumières ils y mirent le feu et
fusillèrent sans sommation tous ceux qui en sortaient. Matthieu et
Marceau se battaient coude à coude, avançant en rampant et profitant
du moindre accident de terrain pour tirer sur les fenêtres des maisons
qui leur faisaient face. Ils atteignirent l’entrée d’une ruelle, où se
dressait un puits.
- Va derrière le puits, intima Matthieu, qui tout naturellement
avait pris la direction de leur action, je te couvre.
Marceau bondit et en trois enjambées il se retrouva tapi derrière le
puits. Le canon d’un fusil apparut alors à la lucarne du grenier de la
maison. Mathieu tira, et un cri lui apprit qu’il avait fait mouche.
Comme il se retournait pour rejoindre son compagnon, il hurla :
- Marceau ! derrière toi !! 
Un homme arrivait, brandissant sa fourche. Marceau n’eut que le
temps de s’écarter, heureusement du bon côté, et les dents de fer firent
jaillir des étincelles des pierres du puits. Le temps que l’homme relève
son arme, Mathieu était sur lui et lui plantait sa baïonnette dans la
poitrine. L’homme tomba, vomissant un flot de sang. Marceau, blanc
comme un linge, contempla son pantalon souillé de rouge et levant les
yeux il dit :
- Je te dois la vie, Matthieu !!
- J’espère que cela me vaudra un sourire d’une certaine
demoiselle !! Allons, bougeons, bougeons !! Suivons les autres ! 
Le visage enflammé, les yeux étincelants, Matthieu se précipita à la
suite des soldats qui avaient envahi la ruelle et mettaient le feu aux
5
toits de chaume. Marceau le suivit. Cependant les rebelles comprenant
qu’ils allaient tous être grillés commencèrent à sauter par les fenêtres
et les lucarnes qui donnaient sur la campagne pour s’enfuir. Quelques-
uns y parvinrent, mais beaucoup tombèrent pratiquement dans les bras
des assaillants qui ne firent pas de quartier.
Le village fut investi et l’armée prit ses quartiers dans les
chaumières qui n’avaient pas brûlé.
À présent le soir tombait. Les tours de garde distribués, des feux
furent allumés et une odeur de viande grillée envahit l’atmosphère. On
avait trouvé de la volaille, des lapins, et mêmes quelques chèvres et
moutons, et les hommes étaient heureux d’avoir autre chose que le
pain de munition habituel. Cependant ces maigres ressources
suffiraient à peine, et dès le lendemain il allait falloir organiser le
ravitaillement. Nos deux héros s’étaient installés autour d’un feu avec
quelques compagnons avec qui ils avaient lié connaissance, et tout en
dévorant leur part, les hommes bavardaient.
- Toi qui es toujours au courant de tout, Gouin, je suis sûr que tu
ne connais pas celle-là ! s’exclama, la bouche pleine, un caporal assis
à côté de Matthieu.
- Dis toujours, citoyen caporal, on verra bien ! répondit Matthieu
d’un ton goguenard, sûr qu’il était d’être toujours au fait de tout ce qui
se passait.
- Sais-tu seulement que les Vendéens ont assiégé la villes de N....,
il y a de ça quelques jours ? »
À ces mots tous s’interrompirent et levèrent la tête. Marceau
pâlit visiblement.
- Assiégé N... ? s’exclama-t-il, voyant  aussitôt passer devant ses
yeux des images de massacres et de pillages au milieu desquels
Edmée se débattait.
- Oui-da, je le savais, et même qu’ils ont été repoussés !! Comme
ils ont pris Angers, ils se sont imaginés qu’ils n’auraient aucun mal
avec N..., mais bernique !!!
- Mais tu ne m’en avais rien dit !! lui dit Marceau entre haut et
bas.
- Bah ! À quoi bon ? répondit Matthieu sur le même ton. Pour que
tu te ronges les sangs ? »
Élevant la voix, il ajouta :
6
- Mais ne t’inquiète pas, ils n’y sont pas rentrés, dans N..., les
Vendéens !  puis murmurant à nouveau, et qu’aurais-tu fait ? Déserté ?
Ah ! Bien ! Il n’aurait plus manqué que cela !!
- C’est bien vrai qu’ils ont pris Angers ? Ils sont donc si forts ? 
demanda l’un des hommes.
- Ah ! c’est qu’il y a pas mal de ci-devant qui étaient dans les
armées du Capet qui les soutiennent et les entraînent ! Ils voudraient
bien nous remettre le roi ...
- Mais il est mort, le gros cochon !! interrompit en ricanant l’un
des hommes, y en a plus, de roi !!
- Y a toujours son fils !
- Tu parles ! Un gamin !! Ce sont surtout ses frères, Artois et
Provence, qui voudraient
bien reprendre sa place !!
À cet instant une ordonnance pénétra dans le cercle de clarté du
foyer et déclara :
- Citoyens Gouin et Blondel, le citoyen lieutenant vous demande.
- Pourquoi donc ?
-  Dame, il vous le dira lui-même, mais je crois que c’est pour une
mission particulière. 
- Voilà Gouin qui va encore lécher les bottes au lieutenant ! »
gloussa celui qui avait parlé du « gros cochon ».
- Ce n’est pas de ma faute si tu es trop bête pour qu’il s’intéresse à
toi, répondit Matthieu du tac au tac. Et tu n’as pas craché sur le petit
fût de gnôle que cela nous a valu la dernière fois !
- Ça !! faut bien reconnaître que tu partages, on ne peut pas dire le
contraire !
Accompagnés des rires des autres, Marceau et Matthieu
quittèrent le groupe et se dirigèrent vers la maison où le lieutenant
Dumont avait ses quartiers. Il y avait là d’autres officiers, et tous
regardaient une carte étalée sur la table. Au bruit de la porte, ils se
retournèrent.
- Voici donc les hommes que tu penses capables d’accomplir la
mission, citoyen lieutenant ? questionna  le colonel Fabrègue, ils
m’ont l’air bien jeunes !
- Je les crois débrouillards et malins, mon colonel, de plus ils ne
7
sont pas Vendéens mais de la région de N..., et parlent le patois, ou
tout au moins un patois proche de celui d’ici.
- Ils doivent savoir que c’est une mission très risquée, les
Vendéens ne font pas de quartier !
- Faites excuses, mon colonel, s’interposa Matthieu en faisant un
pas en avant, nous savons bien que la vie est en jeu tous les jours à la
guerre et nous n’avons pas peur.
- Oui, mais là il n’est pas question de bravoure au combat, mais de
finesse et d’habileté, car c’est à une mission d’espionnage que je vous
envoie.