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21/03/2011

Histoire d'un bouton(suite)

chapitre 9 - En mission.pdf

 

En Mission

1
Chapitre 9
En mission
Marceau jeta un coup d’œil discret en direction de Matthieu. Celui-ci
était en grande conversation avec Mathurin et Louis, les deux paysans
qu’ils venaient de rencontrer.  Le jeune homme admira une fois de
plus l’aisance avec laquelle son camarade s’était adapté à la situation.
Lorsque le colonel Fabrègue leur avait expliqué ce qu’il attendait
d’eux, Marceau avait eu un premier mouvement de recul.
- Mon colonel, avait-il commencé, s’interrompant pour pousser un
cri de douleur car Matthieu, faisant mine de trébucher, venait de lui
écraser vigoureusement le pied !
Il avait compris que son compagnon lui intimait l’ordre de se
taire. En effet, depuis qu’ils s’étaient enrôlés, le caractère hardi et sans
trop de scrupules de Matthieu s’était affirmé et il avait pris peu à peu
l’ascendant sur Marceau, tout au moins en ce qui concernait la vie
militaire. La droiture innée de Marceau restait une pierre de touche
pour Matthieu, à laquelle il soumettait ses initiatives. Si Marceau
fronçait le sourcil, il prenait le temps pour en discuter et souvent se
rangeait à ses avis. Mais dans cette circonstance, il obéit à son instinct,
sentant qu’il y aurait là des opportunités diverses, des occasions d’être
remarqués, et d’avancer.
Le colonel leur expliqua ce qu’il attendait d’eux : infiltrer les
lignes ennemies en utilisant leurs origines communes, glaner tous les
renseignements possibles, et, le plus difficile sans doute, les
communiquer à l’état-major.
Lorsqu’ils se furent retirés sous leur tente, Marceau tenta de
transiger :
- Je n’aime pas l’idée d’espionner, cela touche de trop près à la
trahison.
- Je te l’ai déjà dit cent fois, et je le répète : tu réfléchis trop !! Il
n’y a pas de trahison là où il y a ennemi !! Ne crois-tu pas qu’ils nous
espionnent aussi ? Comment savent-ils tous nos mouvements ? N’en
as-tu pas assez de ces embuscades perpétuelles ? Si à notre tour nous
leur tombions sur le paletot sans crier gare, moi, ça me réjouirait
plutôt !!
2
Marceau fut bien obligé d’admettre que Matthieu avait raison.
- Je déteste la guerre, dit-il, pour conclure sa reddition aux
arguments de son compagnon.
- Ce n’est pas que j’en raffole, répliqua Matthieu, mais il faut bien
se défendre, et je vois là une occasion de ne pas rester ouvrier toute
ma vie ! Maître Fargaud t’a à la bonne, tu finiras patron, mais moi ? Et
puis, l’action, ça me convient !! 
Et il y avait quelques heures, vêtus de blouses et en sabots, un
balluchon sur l’épaule, ils avaient quitté le camp au crépuscule. La
nuit était presque noire lorsqu’au détour d’un chemin une ombre se
détacha des buissons et une voix demanda :
- Et où va-t-on comme ça ?
- Ah !! Bond’là !! V’là enfin quéqu’un qui va nous remet’ dans le
dret ch’min !  répliqua Matthieu avec son meilleur accent, parlant haut
et d’un ton soulagé, avec le plus de naturel possible.
- C’est-y qu’vous êt’ perdus ? questionna l’ombre, adoptant le
même style.
- Oui-da !! perdus et ben las !!! Je v’nions, moi, et mon compaing,
d’un bourg d’au delà de N..., et j’n’en pouvions plus !! Y aurait-y par
hasard une auberge, ou quéque chose, pour boire et manger un brin, et
dormir ?
- À c’t’heure, y aurait bien celle à Mathurin, mais y doit être dans
ses plumes.
- Ce serait-y un effet de vot’bonté d’nous indiquer l’chemin ?
- Bien mieux, j’vas vous y conduire, le Mathurin pourrait ben ne
pas vous ouvrir, par les temps qui courent les nuits n’sont point trop
sûres ! Vous n’avez point fait de mauvaises rencontres ? 
Bien sûr, Mathieu, qui tenait le dé de la conversation, était
préparé à ce genre de question. Avant leur départ toutes les
interrogations possibles avaient été envisagées. Il fallait qu’ils fussent
crédibles, sans pour autant donner trop de renseignements, ce qui
aurait éveillé des soupçons. Ils devaient répondre, mais ne jamais
anticiper les questions. Aussi lança-il tout à trac :
- C’est que nous avons contourné les bivouacs et les camps
d’l’armée, c’est ben pour ça que nous sommes perdus !
- Mais, il y a danger à circuler par ici à la nuitée ! Vous devez
avoir une bien bonne raison ?
3
Marceau se dit que la question aurait pu être posée de savoir ce que
cet homme faisait camouflé dans une haie au beau milieu de la nuit,
mais il se garda bien d’intervenir. Il se doutait bien que, quel que fût le
chemin qu’ils auraient pris, ils seraient tombés, à un moment ou un
autre, sur l’une de ces sentinelles de l’ombre, et d’ailleurs, c’était
exactement ce qu’ils cherchaient !!
- Ah ! ben oui !  répondit Matthieu. Et une bonne en plus !!!
Mon vieux m’avait laissé une petite ferme, avec quéqu’ vaches, et
après le passage des Bleus, y n’en est ren resté !! Aussi je me suis
pensé que j’allais p’têt’ leur rendre la monnaie de leur pièce !! 
Et il conclut avec un ricanement qu’il fit aussi menaçant que
possible. L’homme, qui paraissait avoir des yeux de chat tant il se
dirigeait aisément dans l’obscurité du chemin creux, continua
quelques instants à marcher en silence, puis il reprit :
- Y n’est point trop causant, vot’compère, dites voir ?
- Ah ! L’gars Marceau, c’est un taiseux, Y n’aime point trop
parler ! 
- On en dit toujours de trop, c’est sûr !! » intervint alors Marceau.
« La parole est d’argent mais le silence est d’or. »
Et il se tut à nouveau, manifestant sa volonté d’appliquer à la lettre
sa devise.
- Voilà un homme sage, ma foué !  reprit l’homme, en riant.
À cet instant ils sortirent du chemin sur une route plus large et
dégagée. Une masse sombre signalait un peu plus loin la présence
d’un bâtiment. C’était une longère typique de la région, qui s’alignait
le long de la route,  sans cour. Un appentis s’appuyait au pignon du
corps d’habitation, celui-ci étant suivi d’une étable, d’une écurie et
d’un fournil où se trouvaient sans doute poulailler et clapier.
- Nous v’la rendus,  dit l’homme.
Et s’approchant de la maison il frappa plusieurs coups à l’un des
deux volets qui flanquaient la porte d’entrée.
Matthieu interrogea alors :
- Mais c’n’est point du tout une auberge, dites-moi !! On dirait la
ferme que j’avions par chez moi !
- Bien vu, mon compère ! mais le Mathurin, c’était c’qu’y avait de
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plus proche pour ce soir, et y refusera point de vous laisser dormir
dans le fenil. Quant à manger, la patronne aura p’têt une écuellée de
soupe à faire chauffer ! 
Et il cogna à nouveau au volet, appelant cette fois d’une voix
forte :
- Holà Mathurin !! Réveille-té donc !! nous laisseras-tu dormir
dehors ? C’est moi, le Louis de la Hubardière ! Tu m’connais ben ! 
 À cet instant on entendit des bruits de loquets et la partie
supérieure de la porte s’entr’ouvrit. Mathieu et Marceau entrevirent
une figure ronde et rougeaude sous un bonnet de coton, chichement
éclairée par la chandelle que tenait le paysan.
- Bon sang, mon gars Louis !! Quel boucan !! Quéqu’tu veux, à
c’t’heure ?
- J’ai trouvé ces deux braves gars perdus dans nos chemins, ils ne
r’fuseraient point une assiettée de soupe et un endroit point trop dur où
finir la nuit. 
Mathurin finit d’ouvrir la porte et leur fit signe d’entrer. La pièce
assez grande comportait une table longue flanquée de deux bancelles,
une vaste cheminée, un dressoir où le feu mourant allumait quelques
reflets au creux des écuelles d’étain, et un lit d’angle garni d’un
édredon rouge et rebondi. La femme du paysan venait d’en sortir et
sans mot dire s’occupait à activer le feu, jetant une brassée de bourrées
sur les braises. Puis elle prit dans le coin de l’âtre une marmite qu’elle
accrocha à la crémaillère. Les flammes montèrent rapidement,
éclairant la pièce.
- Souffle-donc la chandelle ! intervint alors la femme d’un ton sec.
On y voit ben assez ! 
- Ah ! la Marie !! toujours à un liard près hein ?  s’exclama Louis
d’un ton goguenard.
- Ben quoi ? c’est-y toi qui m’en donn’ra, p’têt’ben ?  rétorqua
vivement Marie. Et se tournant vers les arrivants elle ajouta :
- J’vas quand même vous réchauffer un reste de fricot, c’est d’bon
cœur. 
Les hommes s’assirent sur les bancs et en attendant que la soupe
réchauffe Louis reprit la conversation.
- C’est donc que vous voulez leur donner du fil à retordre, aux
Bleus ?
5
- Dame, c’est pour ça que nous v’là par ici ! On s’est dit qu’c’était
not’place, quand on a su c’qu’y s’passait. 
Louis demanda alors à Marceau :
- Et toi, mon gars, les Bleus t’ont aussi fait du tort ?
- Moi, où va Matthieu, j’y vais, c’est tout, répliqua
laconiquement Marceau.
- Faut dire que ma mère était sa nourrice ! Mais dites-moi, est-ce
que vous enrôlez ?
- Faudra voir d’abord à rencontrer Grand Jacques, not’chef, c’est
lui qui décidera, mais y a pas d’raison qu’y vous prennent pas. 
Marie posa alors sur la table la marmite fumante et servit une
louche de soupe dans des écuelles qu’elle posa devant chacun.
Matthieu et Marceau ne dirent plus rien, occupés à avaler cette bonne
nourriture chaude dont les parfums potagers leur avait fort ouvert
l’appétit.
Louis racla son écuelle et déclara :
- À présent, Mathurin, tu aurais bien une botte de paille à nous
proposer pour finir la nuit ?
- Z’avez qu’à grimper dans l’fenil, vous y serez bien ! 
Les trois hommes sortirent et se dirigèrent vers l’extrémité de la
longère, où une échelle accotée  au mur menait au chien assis du fenil.
Là ils ne furent pas longs à trouver le sommeil dans l’obscurité
profonde et chaude, odorante, du foin frais qui avait été rentré il y
avait peu. Marceau y mit plus de temps. Comme toujours avant de
s’endormir, il laissa ses pensées errer vers N..., et Edmée. Que
devenait-elle ? Il y avait déjà trois mois qu’il l’avait quittée, et son
absence lui était douloureuse, il lui venait des impatiences, des envies
de laisser tout tomber et de partir, retourner là-bas, la revoir, lui parler,
toucher sa main. Son cœur battait violemment dans sa poitrine étreinte
par le désir de retrouver la jeune fille. Il se tourna et se retourna dans
le foin,  puis n’y tenant plus alla s’asseoir à la porte, les jambes
pendantes à l’extérieur, laissant l’air frais de la nuit caresser son front
moite.  Il s’obligea à penser à leur mission, afin de reprendre la
maîtrise de son émotion. Au bout d’un moment il sentit le sommeil le
gagner. Il se leva et rejoignit les deux autres qui ronflaient déjà,
s’allongea et s’endormit.
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Au matin il fut pourtant le premier à s’éveiller, la grosse fatigue du
jour lui permettait quelques heures de sommeil mais son inquiétude
était là, toujours, qui ne lui laissait que peu de repos. Il se leva et
descendit par l’échelle. Un coq chantait, perché sur le tas de fumier
qui flanquait le pignon de la longère. Il se dirigea vers le puits, tira un
seau d’eau et y plongea la tête, s’ébroua et renouvela l’opération deux
fois. Il s’accota à la margelle et attendit que les autres s’éveillent. Cela
ne tarda pas. Les volets claquèrent, la porte s’ouvrit et la fermière
sortit avec un seau pour aller traire la vache. L’étable était mitoyenne
à la pièce d’habitation, et la chaleur des bêtes était bien agréable en
hiver. Il se remémora avec émotion les nuits de son enfance, quand à
travers la cloison il entendait les vaches bouger, mâcher et cette
présence lui était amicale. Il sursauta, car il n’avait pas entendu
Mathieu arriver.
- Eh bien ! Toujours plongé dans tes rêves ?  demanda ce
dernier en tirant à son tour un seau d’eau. Puis il procéda aux
mêmes ablutions que son camarade. Louis les rejoignit, et demanda :
- C’est donc que vous voulez vous venger des Bleus, les gars ?
- Dame oui, mon maître !!
- Nous sommes d’accord, donc !!! Nous repartirons tout à l’heure,
pour l’instant il faut manger ! 
Ils entrèrent dans la cuisine où la soupe les attendait. Ils
avalèrent rapidement une écuellée, puis, au moment du départ, Louis
posa une pièce sur la table :
- C’est pour te faire plaisir, la Marie, j’sais bien qu’c’était de bon
cœur ! précisa-t-il avec un rien d’ironie. Mais Marie n’en prit pas
ombrage le moins du monde, et ramassa prestement la pièce en
répondant :
- C’est ben gracieux ed’ta part, mon gars Louis !!  et elle la fit
disparaître dans la poche de sa cotte.
Les hommes se mirent en route et vers l’heure de midi ils
atteignirent un village niché au cœur du bocage. Louis les mena vers
une maison située au bord du pré communal entourant l’église.
L’angélus sonnait comme il heurtait le vantail de son bâton. Ce
carillon manifestait clairement de quel côté le village se trouvait : pas
de prêtre jureur ici !! La porte s’ouvrit sur un homme dont les origines
normandes ne faisaient aucun doute : grand, bâti en force, le cheveu
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blond et l’œil d’azur, le teint fleuri. Les manches de sa chemise
roulées au coude montraient des bras musculeux.
- Te voilà donc, Louis ! je vois que tu m’amènes du monde ! On
m’en avait prévenu. 
Nos deux héros sentirent un léger frisson leur parcourir l’échine :
les renseignements fonctionnaient vraiment bien !! Ils avaient quitté le
camp à la nuit, peu de personnes connaissaient leur mission, et
seulement des officiers de leur état-major, mais ces Vendéens avaient
des yeux et des oreilles partout !!
- Oui, Grand Jacques, deux nouvelles recrues qui voudraient bien en
découdre avec les Bleus !
- Nous verrons ça ! répondit Grand Jacques en jetant un regard perçant
sur les deux jeunes gens, nous verrons ça, causons d’abord !

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