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07/02/2011

Le Bouton (suite

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                                             CHAPITRE 6

                                      L’odeur de la poudre

La journée avait été rude. L’odeur de la fumée planait dans l’air,
lourde et âcre. Sur la place du village, transformée en infirmerie, les
corps s’alignaient, d’un côté les blessés, de l’autre les morts. Les
gémissements et les cris de douleurs se mêlaient en un brouhaha
sinistre, que dominait par moment un appel lancé par un soldat, et où
s’ajoutaient les aboiements continus d’un chien à la chaîne dans une
cour que ses maîtres avaient abandonnée.
L’état-major avait envoyé la veille une estafette portant l’ordre
au régiment de s’ébranler à la pique du jour afin de faire sa jonction
avec deux brigades, puis de prendre ce village qui, situé au carrefour
de deux routes, permettait aux rebelles de tenir les communications.
Utiliser les chemins creux qui sillonnaient la campagne, il n’y fallait
pas songer, ils constituaient de véritables pièges pour les Bleus, ainsi
que les nommaient les gens du cru.
Les Républicains avaient vite compris qu’il leur était impossible
d’accomplir la moindre manœuvre sans qu’aussitôt le renseignement
soit porté de ferme en maison, de hameau en village, et pendant qu’ils
se débattaient dans la toile d’araignée inextricable de ces chemins
profonds d’où il était impossible d’avoir une vue d’ensemble sur le
pays, les Blancs se rassemblaient en escouades légères et rapides,
fondaient silencieusement sur les arrière-gardes qu’ils décimaient à
l’arme blanche, puis disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus.
Et l’homme croisé portant son fardeau de fagot, celui qui menait son
attelage de bœufs, celui qui fumait sa pipe sur le pas de la porte en
regardant passer les soldats étaient sans doute de ceux qui les avaient
attaqués il y avait peu, ou seraient de ceux qui les égorgeraient à la
prochaine sortie.
Cette sourde hostilité que les soldats pouvaient respirer dans l’air
ambiant créait une atmosphère lourde d’angoisse et d’incertitude.
Ainsi était-il impératif que les routes principales fussent sous le
contrôle de l’armée, afin de maintenir les communications. À la fine
pointe de l’aube, sans tambour ni trompette, les hommes s’étaient mis
en route.
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Arrivés depuis une semaine, ils avaient rejoint un cantonnement
où se trouvaient déjà un régiment formé également de recrues récentes
et qui avaient durement souffert.  Les hommes inexpérimentés,
ignorant ce vers quoi ils allaient, les officiers, pensant avoir à faire à
des paysans dont ils auraient facilement raison s’étaient heurtés à une
résistance acharnée.
Il apparut rapidement que c’était à une véritable armée que la
République avait à faire, encadrée et entraînée par des officiers de la
noblesse revenus d’émigration. Les non combattants devaient se
charger du travail de la terre, et ainsi maintenir un approvisionnement.
À partir de treize ans tout homme valide prenait les armes, composant
ainsi des troupes qui avaient le grand avantage d’une excellente
connaissance du terrain. Les nombreux moulins à vent servaient de
postes d’observation, et les mouvements de leurs ailes correspondant à
un code  donnaient les détails des mouvements des Bleus.
De plus, si les Bleus s’exaltaient au nom des Droits de l’Homme
et de la République, les Blancs montraient tout autant de conviction à
refuser les prêtres jureurs et à suivre les ordres de l’Eglise venus de
Rome et relayés par les évêques. De département, la Vendée était
devenue province, mordant sur les deux Sèvres, une partie de l’Anjou
et jusqu’aux bords de Loire. Dans les rangs de l’armée avec la peur
naquit la haine, et même ceux qui répugnaient  à tirer sur des Français
commencèrent à oublier leurs scrupules.
Marceau et Mathieu faisaient partie de la deuxième vague de
soldats, détournés de leur destination du Nord pour rejoindre le
bocage et n’avaient pas encore vécu de bataille. Cependant les récits
de leurs camarades avaient tôt fait de les renseigner.
Matthieu, fidèle à ses intentions du début, s’était toujours
arrangé pour être proche du lieutenant Dumont. Celui-ci lui avait
demandé plusieurs petits services et à ces occasions le jeune homme,
dont les oreilles traînaient toujours, avait entendu des conversations
entre les officiers.
C’est ainsi que la veille il avait pu déclarer à Marceau :
- Je crois que nous bougerons demain ! Même que nous aurions
dû le faire plus tôt, sauf que nous attendions ceux qui sont arrivés
hier !! Y n’auront pas trop le temps de se reposer, déjà qu’ils viennent
du Nord à marche forcée !
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- Je suppose que tu sais pourquoi il fallait les attendre ?
- Oui da !! parce que ce sont ceux qui ont botté les fesses aux
Autrichiens, et qu’eux, y savent déjà se battre !! Notre colonel y a
même retrouvé des compagnons. Figure-toi qu’ils se sont mis à
chanter, un chant que les fédérés marseillais ont amené avec eux
l’année dernière. Il paraît que tous les régiments le chantaient, là-bas,
et que ça flanquait la frousse aux Autrichiens !!
- Eh bien ! Ils devraient nous l’apprendre, ce ne serait pas mal que
cela fiche la frousse aussi aux gars d’ici !! Donc demain ...
- La danse va vraiment commencer ! l’interrompit Matthieu.  J’ai
peur et en même temps j’ai hâte de savoir comment je vais m’y faire !!
- Moi aussi !  ajouta Marceau. Je suis presque heureux d’avoir en
face de vrais combattants, cela aurait été dur de tirer sur des paysans
désarmés.
Matthieu ne répondit rien, mais le regard exaspéré qu’il jeta à
son compagnon en disait long !! Quand Marceau comprendrait-il que
la guerre n’était pas le lieu où les grands sentiments avaient cours ?
Allons, il valait mieux essayer de dormir !!
Lorsque le régiment se mit en marche, le lendemain, Matthieu
murmura à son compagnon :
- Heureusement, nous sommes en milieu de colonne ! Ce sont
souvent les arrière-gardes qui prennent les coups !
- Nous ne sommes pas une patrouille, là ! Nous sommes
nombreux ! Soit ils nous laissent passer, soit ce sera un vrai
combat ! »
Les hommes avancèrent en silence, seul s’entendait le bruit
sourd des pas frappant le sol. Ils purent avancer presque jusqu’au
village sans difficultés, mais c’est là que le combat commença. Il
apparut tout de suite qu’une fois encore les Blancs avaient été
renseignés, car le village était une véritable redoute, chaque maison
abritant des combattants, et la route se resserrant à nouveau entre deux
haies touffues pour aboutir à un bois taillis de l’autre côté du village
constituait une base parfaite pour une embuscade.   Et là il ne fut plus
question de fourches ou de faux, car un feu nourri accueillit les
premiers hommes, pendant que, jaillissant des haies environnantes des
hommes attaquaient la colonne sur ses flancs. Empêchés de se
déployer, coincés dans le chemin, les Républicains se défendaient
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avec acharnement  mais semblaient devoir plier. C’est alors que les
deux brigades attendues sortirent du bois situé de l’autre côté du
village. Les combattants occupant les maisons durent faire face à cette
diversion, et cela permit au régiment d’avancer, de se regrouper et de
faire mieux front aux Blancs qui harcelaient l’arrière-garde. Ceux-ci,
moins bien armés furent forcés de se replier, les Bleus pouvant
maintenant les mettre en joue plus aisément. Ils regagnèrent les
bosquets, et les soldats se crurent saufs mais utilisant le relief et la
végétation, les Blancs contournèrent le régiment et revinrent à
l’attaque, brandissant leurs faux, leurs fourches, armes terribles dans
le corps à corps.
Cependant les Républicains progressaient, ayant une supériorité
numérique. Atteignant les premières chaumières ils y mirent le feu et
fusillèrent sans sommation tous ceux qui en sortaient. Matthieu et
Marceau se battaient coude à coude, avançant en rampant et profitant
du moindre accident de terrain pour tirer sur les fenêtres des maisons
qui leur faisaient face. Ils atteignirent l’entrée d’une ruelle, où se
dressait un puits.
- Va derrière le puits, intima Matthieu, qui tout naturellement
avait pris la direction de leur action, je te couvre.
Marceau bondit et en trois enjambées il se retrouva tapi derrière le
puits. Le canon d’un fusil apparut alors à la lucarne du grenier de la
maison. Mathieu tira, et un cri lui apprit qu’il avait fait mouche.
Comme il se retournait pour rejoindre son compagnon, il hurla :
- Marceau ! derrière toi !! 
Un homme arrivait, brandissant sa fourche. Marceau n’eut que le
temps de s’écarter, heureusement du bon côté, et les dents de fer firent
jaillir des étincelles des pierres du puits. Le temps que l’homme relève
son arme, Mathieu était sur lui et lui plantait sa baïonnette dans la
poitrine. L’homme tomba, vomissant un flot de sang. Marceau, blanc
comme un linge, contempla son pantalon souillé de rouge et levant les
yeux il dit :
- Je te dois la vie, Matthieu !!
- J’espère que cela me vaudra un sourire d’une certaine
demoiselle !! Allons, bougeons, bougeons !! Suivons les autres ! 
Le visage enflammé, les yeux étincelants, Matthieu se précipita à la
suite des soldats qui avaient envahi la ruelle et mettaient le feu aux
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toits de chaume. Marceau le suivit. Cependant les rebelles comprenant
qu’ils allaient tous être grillés commencèrent à sauter par les fenêtres
et les lucarnes qui donnaient sur la campagne pour s’enfuir. Quelques-
uns y parvinrent, mais beaucoup tombèrent pratiquement dans les bras
des assaillants qui ne firent pas de quartier.
Le village fut investi et l’armée prit ses quartiers dans les
chaumières qui n’avaient pas brûlé.
À présent le soir tombait. Les tours de garde distribués, des feux
furent allumés et une odeur de viande grillée envahit l’atmosphère. On
avait trouvé de la volaille, des lapins, et mêmes quelques chèvres et
moutons, et les hommes étaient heureux d’avoir autre chose que le
pain de munition habituel. Cependant ces maigres ressources
suffiraient à peine, et dès le lendemain il allait falloir organiser le
ravitaillement. Nos deux héros s’étaient installés autour d’un feu avec
quelques compagnons avec qui ils avaient lié connaissance, et tout en
dévorant leur part, les hommes bavardaient.
- Toi qui es toujours au courant de tout, Gouin, je suis sûr que tu
ne connais pas celle-là ! s’exclama, la bouche pleine, un caporal assis
à côté de Matthieu.
- Dis toujours, citoyen caporal, on verra bien ! répondit Matthieu
d’un ton goguenard, sûr qu’il était d’être toujours au fait de tout ce qui
se passait.
- Sais-tu seulement que les Vendéens ont assiégé la villes de N....,
il y a de ça quelques jours ? »
À ces mots tous s’interrompirent et levèrent la tête. Marceau
pâlit visiblement.
- Assiégé N... ? s’exclama-t-il, voyant  aussitôt passer devant ses
yeux des images de massacres et de pillages au milieu desquels
Edmée se débattait.
- Oui-da, je le savais, et même qu’ils ont été repoussés !! Comme
ils ont pris Angers, ils se sont imaginés qu’ils n’auraient aucun mal
avec N..., mais bernique !!!
- Mais tu ne m’en avais rien dit !! lui dit Marceau entre haut et
bas.
- Bah ! À quoi bon ? répondit Matthieu sur le même ton. Pour que
tu te ronges les sangs ? »
Élevant la voix, il ajouta :
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- Mais ne t’inquiète pas, ils n’y sont pas rentrés, dans N..., les
Vendéens !  puis murmurant à nouveau, et qu’aurais-tu fait ? Déserté ?
Ah ! Bien ! Il n’aurait plus manqué que cela !!
- C’est bien vrai qu’ils ont pris Angers ? Ils sont donc si forts ? 
demanda l’un des hommes.
- Ah ! c’est qu’il y a pas mal de ci-devant qui étaient dans les
armées du Capet qui les soutiennent et les entraînent ! Ils voudraient
bien nous remettre le roi ...
- Mais il est mort, le gros cochon !! interrompit en ricanant l’un
des hommes, y en a plus, de roi !!
- Y a toujours son fils !
- Tu parles ! Un gamin !! Ce sont surtout ses frères, Artois et
Provence, qui voudraient
bien reprendre sa place !!
À cet instant une ordonnance pénétra dans le cercle de clarté du
foyer et déclara :
- Citoyens Gouin et Blondel, le citoyen lieutenant vous demande.
- Pourquoi donc ?
-  Dame, il vous le dira lui-même, mais je crois que c’est pour une
mission particulière. 
- Voilà Gouin qui va encore lécher les bottes au lieutenant ! »
gloussa celui qui avait parlé du « gros cochon ».
- Ce n’est pas de ma faute si tu es trop bête pour qu’il s’intéresse à
toi, répondit Matthieu du tac au tac. Et tu n’as pas craché sur le petit
fût de gnôle que cela nous a valu la dernière fois !
- Ça !! faut bien reconnaître que tu partages, on ne peut pas dire le
contraire !
Accompagnés des rires des autres, Marceau et Matthieu
quittèrent le groupe et se dirigèrent vers la maison où le lieutenant
Dumont avait ses quartiers. Il y avait là d’autres officiers, et tous
regardaient une carte étalée sur la table. Au bruit de la porte, ils se
retournèrent.
- Voici donc les hommes que tu penses capables d’accomplir la
mission, citoyen lieutenant ? questionna  le colonel Fabrègue, ils
m’ont l’air bien jeunes !
- Je les crois débrouillards et malins, mon colonel, de plus ils ne
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sont pas Vendéens mais de la région de N..., et parlent le patois, ou
tout au moins un patois proche de celui d’ici.
- Ils doivent savoir que c’est une mission très risquée, les
Vendéens ne font pas de quartier !
- Faites excuses, mon colonel, s’interposa Matthieu en faisant un
pas en avant, nous savons bien que la vie est en jeu tous les jours à la
guerre et nous n’avons pas peur.
- Oui, mais là il n’est pas question de bravoure au combat, mais de
finesse et d’habileté, car c’est à une mission d’espionnage que je vous
envoie.

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