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27/01/2011

Histoire d'un bouton (suite)

Troisième partie

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Chapitre 5

Une belle opportunité

- Monsieur Guillaume ! Monsieur Guillaume ! Il est l’heure !! Je
vous ai fait du thé ! Et voici votre eau chaude.
- Tout de suite, Madame Rosalie, Merci ! 
Un maigre jour filtrait par la vitre poussiéreuse de la tabatière, seule
ouverture du galetas où dormait le vicomte. Un coq chanta dans un
jardin proche. Le jeune homme se leva et entrouvrant sa porte, prit sur
le palier le broc d’eau chaude que madame Rosalie lui montait chaque
matin. Il la versa dans la cuvette de faïence qui se trouvait sur la
minuscule table de toilette coincée entre le pied de son lit et le mur.
Passant la main sur son menton, il se dit que le rasoir serait pour le
soir, il lui fallait se dépêcher, et de plus il risquait de se couper dans
cette lumière chiche. Le soir, il pouvait emprunter la chambre de sa
grand-mère, qui possédait une fenêtre et surtout un miroir ! Mais il
était hors de question d’éveiller la vieille dame dès potron-minet. Il
finit de se vêtir, enfilant par-dessus son habit le surcot qui le
protègerait à la fois du froid et des salissures, car il n’en avait pas
d’autre, et le seul emploi qu’il avait trouvé était la livraison du bois et
du charbon pour un marchand qui baragouinait le français et avait bien
voulu de lui. Encore était-ce parce qu’il connaissait Madame Rosalie !
Il dévala les escaliers et entrant dans la cuisine s’assit à la table où
la logeuse avait déposé sa tasse de thé, quelques toasts ainsi qu’une
assiette d’œufs frits et de saucisses. Tout en ingurgitant ce copieux
petit-déjeuner, Guillaume se demandait comment il allait faire face au
jour maintenant très proche où sa maigre réserve d’écus allait arriver à
son terme. Faudrait-il renoncer à ces délicieux et roboratifs repas ?
Dans ce cas comment continuer à assurer son travail, qui lui
demandait force et endurance ? Guillaume était las de tourner sans
cesse les mêmes questions sans y trouver de réponse. Le retour du
pêcheur Michel apportant l’horrible nouvelle de la mort de son grand-
père avait marqué une nouvelle étape dans leur exil, rendant son
obligation plus évidente, et enlevant le peu d’espoir qui leur restait de
revenir chez eux.  En tous cas pas avant longtemps, car Guillaume ne
2
pouvait se résigner entièrement à l’abandon de sa terre natale. Tout en
ruminant ces sombres pensées, il termina son déjeuner et s’apprêta à
partir.
- Je vous remercie de votre obligeance, Madame Rosalie. À ce
soir !  dit-il en s’inclinant, puis ouvrant la porte il traversa le hall et
sortit dans le petit matin gris. La logeuse le suivit d’un regard attendri.
« Quel gentil garçon, toujours si poli, si attentionné !! Et comme il
prend soin de ces dames ! Ce n’est pas comme mademoiselle
Hortense !! Quel bouquet d’épines ! »
Guillaume se hâtait vers son travail. Les journées étaient encore
longues, mais il ne pouvait s’empêcher de redouter l’arrivée de
l’hiver, du froid et des départs et des retours à la nuit close.
Mr Stowe, que l’on aurait appelé un bougnat de l’autre côté de la
Manche, attendait sur le pas de sa porte.
« Quick ! quick ! Mister, vous aller vite vite chez Mr Robson pour
charbon. Charette ready, vous run ! run ! »
Sans répondre, Guillaume passa la bricole de la charrette en travers de
sa poitrine et se mit à tirer. Les exclamations de Mr Stowe ne
l’émouvaient plus, il avait rapidement compris qu’elles étaient plus
une habitude qu’une réelle nécessité,  les clients qui attendaient leur
charbon n’étaient pas si pressés que pouvait le laisser supposer les
admonestations du marchand, brave homme au demeurant, qui ne
mesurait pas le temps passé en livraison, et comprenait qu’un
travailleur ait besoin de souffler.  La charrette cahotait sur les pavés, et
Guillaume oubliait ses soucis en observant l’animation des rues qui se
réveillaient. Il n’était pas encore blasé de ce spectacle vivant et coloré,
auquel il n’avait jamais été confronté auparavant : le marchand de vin
qui roulait ses tonneaux, la marchande des quatre saisons qui vantait
ses légumes, la bouquetière qui se tenait toujours au même
croisement, et qui lui lançait des œillades aguicheuses à chaque fois
qu’il croisait son regard. Il devait cependant prendre garde aux
chariots plus lourds qui l’auraient bousculé sans ménagement.
Heureusement, il n’avait pas à aller trop loin et il n’y avait
qu’une côte à gravir en fin de parcours. Arrivé devant la porte de Mr
Robson, Guillaume s’arrêta, tira un mouchoir de sa poche et
s’épongea le front, puis sonna. La porte s’ouvrit sur  une jolie
soubrette qui eut un grand sourire et lui déversa un flot de paroles
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dans lesquelles l’habitude lui fit comprendre qu’il devait vider ses sacs
dans le soupirail de la cave ouvert sur le côté de la maison. Comme il
reprenait les brancards pour tourner le coin la porte se rouvrit sur le
maître des lieux, qui l’interpella. Guillaume le regarda et, joignant le
geste à la parole, lui fit comprendre qu’il ne parlait pas anglais.
- Français ?  interrogea Mr Robson
- Yes, sir (cela au moins, il l’avait appris !)
Mr Robson parut intéressé.
- De quelle région venez-vous ? » questionna-t-il dans un très bon
français, fortement teinté d’accent cependant.
     -   De Bretagne.
- Depuis longtemps ? (Mr Robson pratiquait le pragmatisme de
son pays qui le  faisait aller à l’essentiel.)
- Depuis un mois, répondit Guillaume, lui aussi entraîné au
laconisme depuis qu’il n’entendait autour de lui qu’une langue qu’il
ne comprenait pas.
- Émigré ? continua Mr Robson.
Guillaume hésita une seconde, car il ignorait les intentions de son
interlocuteur et savait qu’il y avait des agents de la Révolution qui
recherchaient les émigrés.
Mr Robson n’attendit pas sa réponse mais, ouvrant plus grand la
porte derrière lui :
- Entrez, je vous prie. 
Guillaume lui montra la charrette, qu’il ne pouvait abandonner dans
la rue. Mr Robson se gratta la joue pensivement puis ajouta :
- Faites votre journée de travail, puis sonnez à la porte de derrière,
Fanny vous introduira. 
Et il rentra chez lui. Cette invitation trotta toute la journée dans
la tête de Guillaume, qui échafauda maintes hypothèses, sans en
trouver une qui lui convînt. Cette activité cérébrale lui fit passer la
journée sans qu’il s’en aperçut. Par bonheur, les livraisons se
terminèrent assez tôt dans l’après-midi, et il n’y avait pas de nouvelles
arrivées de bois ou de charbon à emmagasiner ce jour-là. Guillaume se
hâta donc de rentrer chez lui. Dans la cour il fit une bonne toilette à la
pompe afin d’éliminer toute trace de charbon. Il confia à sa famille la
demande de Mr Robson.
- Donnez-moi votre habit, je vais lui donner un bon coup de
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brosse  déclara Hortense. Je sens qu’il y a là un coup de chance pour
nous ! 
Guillaume prit le temps de se raser, de se recoiffer et enfin, ayant fait
de son mieux pour donner à sa toilette un aspect honorable, il se rendit
chez Mr Robson.
La jeune Fanny ne put s’empêcher de marquer son étonnement
devant ce jeune homme dont la mise simple ne dissimilait pas
l’élégance naturelle et dans lequel elle avait du mal à reconnaître le
livreur du matin.
Elle le conduisit à travers la cuisine et le hall d’entrée jusqu’à
une pièce en entresol où Guillaume reconnut ce qui devait être un
cabinet de travail. L’ameublement en était simple mais confortable, un
petit feu de charbon y combattait l’humidité naturelle  à ces pièces à
demi enfouies. Un homme s’y trouvait, que Guillaume ne reconnut
pas. Il se présenta comme le secrétaire de Mr Robson. Il parlait un
français hésitant, mais correct.
- Mr Robson souhaite savoir si vous êtes satisfait de votre
condition actuelle.
- Ma condition ?  interrogea Guillaume, interloqué.
- Oui, votre travail.
- Eh bien, il me permet de payer mon loyer et de nourrir ma
famille, du moins en partie.
- Souhaiteriez-vous en trouver un meilleur ?
- Mais certainement, cependant, je ne saurais rien faire qui soit
déshonorant.
- Mais cela dépend de votre sens de l’honneur, monsieur. Voyez
vous, Mr Robson souhaite vous employer afin de parfaire son français,
et aussi pour l’enseigner à son fils.
- Monsieur Robson m’a paru maîtriser parfaitement ma langue,
monsieur. Cependant si je puis lui être utile pour son fils, pourquoi
pas ?
- Bien sûr vous serez payé.
- C’est bien ainsi que je l’entendais, monsieur. Je ne puis me
permettre de ces générosités qui, en d’autres temps, m’auraient été
agréables.
- Cela vous fait entrer dans la maison de Mr Robson comme son
employé, au même titre que moi. Qu’en dit votre sens de l’honneur ?
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- Il ne s’en plaint pas, monsieur. Votre travail est parfaitement
respectable, le mien le sera aussi. 
Durant cette conversation, la porte du bureau, à laquelle
Guillaume tournait le dos, s’était ouverte silencieusement et Mr
Robson s’y était encadré.
- Je vois, dit-il en s’avançant, que les nouvelles idées de France ne
vous sont pas tout à fait étrangères, Monsieur. Merci, Smitson, ajouta-
t-il en se tournant vers son secrétaire. « Je vais continuer cet entretien
dans la bibliothèque. Si vous voulez bien me suivre ? 
Et il précéda Guillaume à travers la maison, puis le long d’un
escalier jusqu’à une vaste pièce tapissée de livres, située à l’arrière de
la maison et dont les fenêtres à la française donnaient sur un jardin.
Indiquant un fauteuil à Guillaume d’un geste, il s’installa derrière un
bureau de marqueterie orné de bronze où l’œil exercé de Guillaume
reconnut un meuble de valeur sans doute français. La pièce sentait le
cuir, et aussi le tabac, un râtelier de pipes sur la cheminée expliquant
ce dernier détail.
- Voyons, monsieur, si je vous confie mon fils – un garnement de
quatorze ans – afin que vous lui appreniez votre langue, je souhaiterais
en savoir un peu plus sur vous. Je vois tout de suite que mon premier
coup d’œil de ce matin ne m’avait pas trompé sur votre qualité, mais
j’aimerais entendre votre histoire.
En un instant Guillaume décida de jouer la carte de la confiance.
Ces leçons seraient peut-être à l’origine d’autres engagements et lui
permettraient de subvenir un peu mieux aux besoins de sa famille.
- Je suis effectivement un émigré, monsieur. Ma mère, ma grand-
mère, ma tante et moi-même n’avons eu que le temps de fuir en toute
hâte grâce à la générosité de notre garde, et grâce ensuite à la bonté
d’un marin pêcheur nous sommes arrivés ici. Voilà toute l’histoire.
- N’avez-vous plus personne en France ?
Guillaume se tut un instant, l’image du vieux Marquis passa devant
ses yeux, puis il continua : 
- Non, plus personne de proche, sauf quelques cousins et alliés
lointains.
- Bien, parlons de vos conditions. Vous viendrez deux après-midis
par semaine, le lundi et le mardi, de deux heures à quatre heures, pour
Edward, je vous donnerai une guinée par semaine.
6
Guillaume dut se maîtriser pour cacher sa satisfaction, c’était bien
plus qu’il ne l’espérait. Il pourrait même s’arrêter de charger le bois et
le charbon. Il prendrait le temps de s’étonner de la générosité de
l’Anglais plus tard, pour le moment il se contenta d’accepter, en
essayant de ne pas le faire avec trop de hâte. Mr Robson, un sourire au
coin de l’œil, fit celui qui ne voyait rien et se détourna pour sonner.
- Je vais vous présenter votre élève, monsieur, monsieur ? »
Guillaume eut un dernier reste de retenue : Martin, Mr Robson, je suis
Guillaume Martin.
- Si vous le dites, monsieur Martin ! dit l’Anglais d’un ton
moqueur, puis il dit quelques mots à la soubrette qui venait d’entrer et
quelques instants plus tard Edward Robson pénétrait dans la pièce. À
l’instar de son père, il était carré, assez grand pour son âge, le visage
rond, des yeux bleus à fleur de tête, le cheveu blond roux. Guillaume
ne put s’empêcher de faire compliment à Mr Robson sur la
ressemblance flagrante du fils et du père. Après que Mr Robson l’eût
présenté à son fils, Guillaume le fit à son tour en français : 
- Bonjour, Edward, Je vais vous apprendre ma langue, si vous le
voulez bien.
- Bonjour, comment allez-vous, répliqua le garçon sur le ton d’un
perroquet.
- C’est à peu près tout ce qu’il sait dire » ajouta son père.  Je
compte sur vous pour y remédier. 
Les deux hommes échangèrent encore quelques politesses puis
Guillaume reprit le chemin de la pension de Madame Rosalie. « Il ne
m’a plus reparlé de lui donner des leçons », se disait-il. « Il n’en a pas
du tout besoin, mais dans ce cas pourquoi tant de générosité ? Peut-
être a-t-il dans l’idée de me demander d’autres services ? Bah ! Nous
verrons bien ! En tous cas, prenons déjà cela comme une vraie
chance.»
Et Guillaume pressa le pas afin d’annoncer la bonne nouvelle à « ses
femmes » comme il disait affectueusement, ce qui avait le don non
négligeable d’irriter fortement sa tante Hortense !

Commentaires

Et alors................... totalement bon ! inutile de préciser que j'attends la suite avec impatience ^^

A bientôt et merci

Écrit par : fée clochette | 09/02/2011

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