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24/01/2011

Histoire d'un bouton(suite)

Troisième partie

CHAPITRE 4

Quelques nouvelles des armées

 

Ce ne fut pas le lendemain de son retour qu’Edmée eut des nouvelles de Marceau, mais il lui fallut encore attendre deux longues semaines d’impatience et d’inquiétude. Encore que les nouvelles en questions ne fussent pas vraiment de nature à la rassurer !! Mais enfin, elle savait à présent où il allait.

Un matin, alors que la famille était encore réunie dans la cuisine pour la soupe ou le lait du matin, Anselme se présenta dans l’entrée, le bonnet à la main. Manette l’aperçut et l’interpella :

    - Tiens, Anselme ! C’est-y qu’il y aurait un message pour le maître ?

-      Un message non, m’ame Manette, mais un messager, oui da !!

-      Un messager !! Mais qui donc ?

-      Une vieille connaissance à vous tous, bien content de vous

revoir, et qui demande si il peut parler à la famille malgré l’heure matinale.

-      Bon sang de bois !! Tu nous fais bouillir !! Qui est-ce donc à la

parfin ?? 

Un large sourire éclaira le visage tanné du vieux marin : « Vous fâchez pas !! C’est Justin, là ! Justin, votre ancien portier qui justement ...

-      Justin !!! » s’écria Manette en se précipitant dans la cour. 

Justin se tenait là, portant l’habit bleu des troupes républicaines, mais on voyait que cet habit avait traversé des heures chaudes, la couleur en était pâlie, et les braies que portait le soldat n’étaient sûrement pas d’uniforme ! Manette lui saisit les mains et l’embrassant à la bonne franquette et s’exclama :

-      Mais que fais-tu dans la cour, bougre d’âne !! Bien sûr que les maîtres voudront te voir !! Allons, suis-moi vite ! 

Et elle l’entraîna vers la maison. À cet  instant maître Fargaud sortit sur le perron en demandant :

-  Mais que se passe-t-il ici ? Ah !! mais c’est Justin !!! Quel plaisir de te revoir mon brave Justin ! Entre vite, tu partageras bien la soupe avec nous.

Il faut dire que dans la maison de maître Fargaud, on n’avait pas attendu la Révolution pour traiter toute personne y vivant sur un pied d’égalité. Maître Fargaud avait été ouvrier, dans sa jeunesse,  il s’en souvenait, et il avait le respect de tout travail, et par là de tout travailleur.

Le reste de la famille accueillit chaleureusement l’ancien portier, et une fois qu’il fut installé devant une assiettée de soupe chaude, les questions fusèrent. On voulait tout savoir, d’où il venait, ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait et surtout s’il avait rencontré des personnes de connaissance. François lui tournait autour comme une mouche bourdonnante, le harcelant de questions « Avais-tu un sabre ? As-tu tué beaucoup d’Autrichiens ? As-tu été blessé ? » Son père finit par le saisir et l’asseoir fermement sur sa chaise en lui intiment l’ordre de se calmer sous peine de retourner aussitôt dans sa chambre et d’y rester. Cette menace agit aussitôt, et la paix revint. Justin commença son récit.

-      Oui, monsieur François, j’avais un sabre, et je m’en suis bien

servi, ma foi !! Mais la guerre, ce n’est pas drôle du tout, vous savez. Faut marcher bien plus longtemps et plus souvent que se battre,  faut coucher  à la dure, ou dans la boue, on est trempé quand il pleut et gelé quand il fait froid.  Et les batailles, pour sûr, c’est un autre monde. Y a un boucan d’enfer, le canon qui tonne, la pétarade des fusils, et les cris qu’y faut pousser pour se donner du cœur au ventre !! Parce qu’y faut bien dire qu’au moment d’y aller, on ne fait point trop le fier, ça vous serre là-dedans.

Et il empoigna sa veste sur sa poitrine,

-      J’en ai vu qui était près de tourner d’ l’œil, oui da !! Et pourtant

une fois partis, ils faisaient leur part aussi bien qu’un autre. L’odeur de la poudre, ça vous grise, et aussi le coup de gnôle qu’on vous donne avant !! Et après, faut chercher les blessés, et là aussi ça crie. Ah ! non, monsieur François, croyez pas que la guerre soye plaisante à voir !! ça non !! 

         Il s’interrompit, son regard qui s’était perdu dans ses souvenirs pendant son récit revint sur ceux qui l’entouraient et il prit conscience de la pâleur des femmes, des sourcils froncés du père. Il s’ébroua, et affichant un grand sourire, il dit d’un ton qu’il rendit enjoué :

-      Mais c’est pas tout ça ! J’ dois vous donner l’ bonjour de deux

personnes qui pensent bien à vous !! Vos ouvriers, maître Fargaud, vous savez, le gars Marceau et le gars Matthieu !

-      Ils sont ici ?  ne put s’empêcher d’interrompre Edmée. Mais où ?

Pourquoi ne sont-ils pas avec vous ?

-      Justement, mamzelle, j’y viens !  Faut vous dire que j’suis

caporal, à présent !!  et il montra fièrement le galon rouge qui

décorait sa manche.

-      Alors quand not’lieutenant a dû envoyer un message au Comité

de N..., il m’a appelé et m’a donné la commission. Et en revenant de Fontenay ...

-      De Fontenay ? » interrompit à son tour maître Fargaud.

N’étais-tu pas dans nord ? Les rumeurs sont donc vraies qui parlent de soulèvement dans le bocage ?

-      Père !!! intervint Edmée d’un ton suppliant. Laissez parler Justin

je vous en prie !

-      Oui, not’maître, on nous a fait revenir pour aider et soutenir les

nouvelles recrues, qu’en ont ben besoin, parole !! Et c’est comme ça qu’j’ai croisé un régiment qui allait vers la Vendée, et j’y ai trouvé Mathieu et Marceau. Y vont bien, je dois dire, y n’ont point vu le feu, à c’t ‘heure, enfin, quand j’les ai croisés. Y m’ont dit de vous passer le bonjour, et Marceau m’a donné un mot d’écrit pour vous, not’maître. Et le voilà !! 

Et Justin sortit triomphalement de sa poche le pli qu’il y transportait. Son air satisfait démontrait clairement qu’il était tout à fait content d’avoir ménagé ses petits effets jusqu’au bout de son récit.

Maître Fargaud déplia le papier et lut à haute voix :

« Maître Fargaud

« Je profite de la chance d’avoir rencontré Justin pour faire savoir « quelques nouvelles. Nous étions partis vers le nord, mais nous voilà « revenus par ici, puisque nous allons dans le bocage de Vendée. Nous « marchons tout le jour et même une partie de la nuit, car il faut « arriver vite, ont dit les officiers. Nous avons retrouvé le lieutenant « Dumont, celui qui nous engagés, et c’était bien bon de pouvoir le « remercier en personne. Matthieu vous salue bien aussi, il marche « gaillardement, il est toujours de bonne humeur, je crois qu’il aime « bien l’armée. Pour moi je suis content de faire mon devoir, mais je « pense souvent à vous, aux bons jours anciens dans l’atelier... » Maître Fargaud leva les yeux avec un sourire vers sa fille, qui rougit, et croisa les mains sur ses genoux, un air de bonheur mystérieux adoucissant ses traits, car il était évident pour elle – et pour tous –  que ces mots lui étaient destinés. Maître Fargaud continua :

« ... dans l’atelier, et j’espère que je pourrai y retrouver ma place, « quand la Patrie n’aura plus besoin de moi.

« Je me permets de vous dire mon respect et s’y j’osais mon amitié,  « pour vous et votre famille.

« Marceau Blondel »

Maître Fargaud replia le papier dont le froissement s’entendit dans le silence qui régnait autour de la table.

-      Eh bien ! Quelle mine ! Mais ce sont de bonnes nouvelles ! »

s’écria Manette, qui passa prestement un doigt sur ses yeux embués.  

-      Ils sont vivants, ils sont entiers, tant qu’il y a de la vie ... Et à

chaque jour suffit sa peine, aujourd’hui on se réjouit et demain il fera jour !!

Chacun savait que quand Manette enfilait ses chapelets de proverbes c’était le signe certain de son émotion. On se remit à bavarder. Maître Fargaud reprit avec Justin ses questions sur les batailles de Vendée, mais il le fit en prenant le soldat à l’écart, car il se doutait que ce serait dur à entendre. Justin le lui confirma :

-      Y nous tombent dessus on n’sait point d’où. Le pays n’est qu’un

fouillis de chemins enfouis entre des talus plus hauts qu’moi, avec des haies par-dessus, ça fait comme un boyau où y fait noir même le jour. Ce sont des pièges à rat, ces chemins, et les premières recrues, qui ne s’étaient jamais battues, se sont fait tailler en pièce !! J’vous jure qu’une faux, c’est une arme terrible !! Alors dame ! quand y z’en prenaient, y n’avaient point trop envie de faire de quartiers !! Quand nous y sommes arrivés, il a fallu se replier pour rassembler les hommes et au moins leur apprendre à se battre. Y’zavaient cru qu’en face de paysans ce s’rait point la peine de s’en soucier, mais dame !! Y’zont compris à c’t ‘heure, puisqu’y nous ont rappelés. Et je dois bien dire, puisqu’y a qu’nous deux, que j’préférais les Autrichiens, oui da !! 

-      Bien triste temps que nous vivons là !! 

Maître Fargaud hocha pensivement la tête.

-      Allons ! N’effrayons pas les dames, mon bon Justin, viens finir

de te restaurer. Mais dis-moi, repars-tu bientôt ?

-      Demain matin, vu que j’ai déjà donné le message au Comité

j’ai commencé par-là, faites excuse, maître Fargaud mais le devoir avant tout !

-      Tu as parfaitement bien fait, Justin ! Non, je voulais savoir si par

hasard tu pourrais recroiser nos amis ?

-      Ah ! je n’sais point trop ! Cela dépend à quel corps leur régiment

a été affecté. Mais je peux essayer, toujours. 

-      Je voudrais répondre à Marceau, cela lui donnerait du cœur, et à

Mathieu aussi, de savoir qu’ici on ne les oublie pas.

-      Bien sûr, maître Fargaud ! Je repasserai ici avant de prendre la

route et je prendrai vo’t missive. Ce s’rait bien le diable que je n’retrouve pas Marceau, allez !! 

Justin retourna s’asseoir, mais il était dit qu’il mangerait sa soupe froide, car Edmée l’attendait auprès de sa chaise. Le brave garçon se prêta bien volontiers à ses demandes, d’autant qu’il n’était pas question, là, de stratégie militaire, mais seulement de savoir si Marceau allait bien, s’il avait maigri, s’il mangeait comme il faut. Justin répondait du mieux qu’il pouvait, et, avouons-le, en dorant un peu la réalité. À quoi bon effrayer cette gentille Edmée, cela ne ferait de mal à personne si elle s’endormait ce soir le cœur rasséréné et plein d’espoir.

Justin avait de la famille à voir, aussi quitta-t-il bientôt la maison de l’armurier en promettant de revenir sans faute le lendemain chercher la missive. Edmée se tenait assise, rêveuse, près de l’âtre éteint dans ce chaud jour de début juillet. Manette ne put s’empêcher de remarquer le calme inhabituel de la jeune fille, toujours si gaie et active.

-      Elle est tristounette, ma perle fine ? interrogea-t-elle tendrement

en caressant les douces mèches aux tons chauds d’automne.

Edmée leva ses beaux yeux gris vers sa nourrice : 

-      Oui, et pourtant j’ai eu des nouvelles, mais ... cela ne m’a pas

fait autant de bien que j’en attendais, si ce n’est me rendre l’absence plus dure à supporter !

-      Allons, ma belle, vos quinze ans vont bientôt sonner, vous n’êtes

plus une enfant ! Il faut avoir du courage, comme lui en a là où il se trouve ! Tenez, allez donc voir si il y a quelque chose d’intéressant d’arrivé à la pierre aux poissons ! 

Et baissant la voix : 

-      Allez donc dire un petit bonjour à maître Jacquinot, il doit

penser que vous l’oubliez !

-      Ah ! là aussi, l’attente, toujours l’attente ! soupira la jeune fille

-      Qu’en sais-tu, ma toute belle, c’est un jour à nouvelles,

aujourd’hui ! Un bon jour ! Peut-être y aura-t-il du changement ! Allez ! Zou ! Cela te fera du bien de sortir respirer. 

Manette passait royalement du voussoiement obligé de domestique à maître au tutoiement tendre de nourrice à l’enfant qu’elle avait vu naître. D’ailleurs personne dans la famille ne s’en formalisait.

Coiffant un léger chapeau de paille Edmée prit un panier et sortit.

Le vieux tapissier était sur le pas de sa porte, et du plus loin qu’il l’aperçut, il se mit à agiter sa pipe frénétiquement, tout en tentant de garder de la discrétion, ce qui donnait un résultat si drôle qu’Edmée éclata de rire. Son cœur bondit dans sa poitrine. Y aurait-il du nouveau ? Manette aurait-elle eu un bon pressentiment ?

-      Que se passe-t-il, maître Jacquinot ? demanda-t-elle après avoir

chaleureusement salué le vieil artisan. Vous avez appris quelque chose ?

-      Mais oui, Mamz’elle ! mais oui !!! Et par le plus grand des

hasards !! Ah j’avais hâte que vous repassiez, je n’osais point aller chez vous, ça aurait paru bizarre !

-      Je suis là, maintenant ! ne me faites pas languir, maître

Jacquinot, dit Edmée, repensant à Justin distillant ses nouvelles avec délices.

-      Voilà ! Hier tantôt, à la soirant, j’me suis rendu à la taverne, j’y

vas régulièrement, les oreilles ouvertes, des fois qu’il y aurait à entendre des histoires intéressantes, et v’là-t-y pas que je tombe sur Martin, vous savez bien, le gars du notaire !!

-      Le notaire ? »interrogea Edmée interloquée. Quel notaire ?

-      Rappelez-vous, je vous en avais touché un mot, il travaillait pour

le notaire des ci-devants Mesnardière !

-      Ah oui ! Et alors ?

-      Ben, le notaire en question, il est revenu !! Oh ! il fait le dos

rond, ne se montre pas trop, et s’habille avec les vêtements de son domestique pour ne point être remarqué, car chacun sait qu’un notaire, en général, ça dort sur un matelas d’écus !! Y en que ça pourrait tenter !

-      Et alors, maître Jacquinot ? Ce Martin, sait-il quelque chose ?

-      Ah ! faut dire que j’nai point eu trop d’mal à le faire parler !! Il

en remontrerait aux dames de la halle à poisson quant à avoir la langue bien pendue ! Y m’a dit que son maître, dans la journée, sortait peu et ne voyait personne, mais qu’une fois ou deux quelqu’un était passé à la nuit noire lui donner des lettres. Et vous savez quoi ? Martin l’a entendu causer, l’homme aux lettres, il parlait point français, mais anglais !! Y sait peut-être où ils sont, les Mesnardière ?

Edmée acquiesça, il y avait là un début de piste tout à fait prometteur !!

-      Il faut que je réfléchisse à tout cela, maître Jacquinot !! Il faut

trouver un moyen, sans nous dévoiler, d’apprendre ce que sait ce notaire !! Manette m’aidera, elle est de si bon conseil !! Bon, il faut que je me sauve, je dois aller jusqu’au marché aux poissons. Je reviendrai vous dire ce que nous allons faire, merci, maître Jacquinot ! 

Et Edmée repartit d’un pas léger, car bien sûr, ce n’était pas Marceau, mais c’était déjà la possibilité d’agir, d’aller au-devant des évènements, de secouer cette inaction qui finissait par l’engourdir.

Commentaires

Quand on aime, c'est toujours frustrant de bivouaquer en route ^^.

La suite, et rondement, ici roulement de tambour et fifres pour encourager l'inspiration.

Bravo !

Écrit par : fée clochette | 26/01/2011

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