Xt_param = 's=573309&p='; try {Xt_r = top.document.referrer;} Xt_param = 's=573309&p='; try {Xt_r = top.document.referrer;}

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/10/2010

Histoire d'un bouton - 2ème partie (1)

@font-face { font-family: "Times New Roman"; }@font-face { font-family: "Courier New"; }@font-face { font-family: "Wingdings"; }p.MsoNormal, li.MsoNormal, div.MsoNormal { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; font-size: 12pt; font-family: Times; }h1 { margin: 0cm 0cm 0.0001pt 18pt; text-indent: -18pt; page-break-after: avoid; font-size: 14pt; font-family: Times; font-weight: normal; }h2 { margin: 12pt 0cm 3pt 18pt; text-indent: -18pt; page-break-after: avoid; font-size: 14pt; font-family: Helvetica; font-style: italic; }p.MsoList, li.MsoList, div.MsoList { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; line-height: 21pt; font-size: 14pt; font-family: Times; }p.MsoListBullet, li.MsoListBullet, div.MsoListBullet { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; font-size: 14pt; font-family: Times; }p.MsoBodyText, li.MsoBodyText, div.MsoBodyText { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; line-height: 21pt; font-size: 14pt; font-family: Times; }p.MsoBodyTextIndent, li.MsoBodyTextIndent, div.MsoBodyTextIndent { margin: 0cm 0cm 6pt 14.15pt; font-size: 12pt; font-family: Times; }p.MsoSubtitle, li.MsoSubtitle, div.MsoSubtitle { margin: 0cm 0cm 3pt; text-align: center; font-size: 12pt; font-family: Helvetica; }p.MsoSalutation, li.MsoSalutation, div.MsoSalutation { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; font-size: 12pt; font-family: Times; }p.Contenuducadre, li.Contenuducadre, div.Contenuducadre { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; line-height: 21pt; font-size: 14pt; font-family: Times; }div.Section1 { page: Section1; }ol { margin-bottom: 0cm; }ul { margin-bottom: 0cm; }

2ème partie (1).pdf

 

 

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE UN :

NOUVEAUX ORDRES

 

L’hiver s’était installé sur la ville, un hiver particulièrement rigoureux. Le gel tenait les ruisseaux et les mares depuis plusieurs semaines, la neige tombée en abondance juste après Noël persistait sur les toits, encombrait les rues en tas le long des maisons et rendait la marche difficile.

Le pouvoir révolutionnaire s’était fait plus dur, la main du Comité plus lourde de jour en jour. La nouvelle renversante de l’exécution du Roi avait comme assommé la population. Le sinistre Carrier avait commencé à instituer une police draconienne, la guillotine ne chômait pas. Le citoyen Galipaud, pourtant déjà bien redouté, avait été jugé trop faible dans l’application des lois et il avait disparu un matin, dans la même charrette que quelques uns de ceux qu’il avait fait arrêter. La misère était rude, le pain rare, il fallait aller de plus en plus loin dans les forêts qui bordaient la ville pour trouver le bois qui empêcherait que l’on mourût de froid.

Les gens rasaient les murs, ne se parlaient plus pour ne plus dire le mot qui les ferait condamner.

La famille Fargaud subissait elle aussi cette terrible situation.  Les réserves baissaient, il fallait compter pour tout, car l’armurier ne pouvant plus travailler pour son compte devait faire vivre sa famille avec les maigres assignats que la Municipalité lui attribuait. Il avait fallu se séparer de Suzanne, qui s’en était retournée dans son village aider sa mère, car le père avait été enrôlé pour la guerre.

Ce soir de Février, Manette venait de rentrer d’une expédition chez une sienne cousine, fermière dans la campagne, et elle ramenait quelques provisions cachées dans ses jupons, ainsi qu’une charge de bois dans la charrette à bras. Anselme, le remplaçant de Justin, l’avait accompagnée, malgré sa jambe de bois, qui le ralentissait, mais ne l’empêchait pas de manier le fort bâton sur lequel il s’appuyait, tenant ainsi à distance ceux qui auraient eu de mauvaises intentions à son égard.

La gouvernante s’affala sur une chaise et s’écria :

« Ah madame ! J’n’en pouvions plus ! Et puis, les rôdeurs deviennent de plus en plus arrogants, et plus désespérés par la faim, bientôt le bâton d’Anselme n’y suffira plus ! Il faudrait que le maître et les ouvriers puissent de temps en temps nous remplacer !

- Il n’y faut point compter, ma bonne ! » répondit Mme Fargaud, tout en entassant les bûches au coin de l’âtre. « Tu sais qu’ils rentrent de plus en plus tard et repartent toujours très tôt le matin. Tiens, je les entends qui arrivent, d’ailleurs Edmée ne va pas tarder à descendre, elle a sûrement entendu aussi ! » ajouta-t-elle avec un regard complice vers la servante qui hocha la tête sans répondre, tout occupée à reprendre son souffle.

En effet, au moment où maître Fargaud et ses deux ouvriers entraient, la porte du couloir s’ouvrait sur la jeune fille, qui, malgré son visage pâli et minci, avait les yeux brillants en s’élançant vers son père. Maître Fargaud avait logé ses ouvriers sur place, dan la forge vidée de ses outils, leur évitant de parcourir le chemin entre leur logis et le Château, et, la cuisine étant la seule pièce à peu près chauffée, ils partageaient les repas de la famille.  Certainement Edmée n’avait pas trouvé à redire à cet arrangement, qui lui avait permis de partager son pain quotidien avec Marceau, même si cela avait impliqué la présence moins agréable de Mathieu.

Son père lui rendit son baiser d’un air las et pendant que Marceau serrait furtivement la main de la jeune fille, Mathieu s’écriait :

« C’est notre dernière soirée avec vous, la maîtresse, et vous, la demoiselle, car nous ne rentrerons plus le soir, maintenant ! » Un sourire mauvais étira sa bouche, car il savait bien le chagrin que cette nouvelle apportait dans la maison.

« Comment ? Que veux-tu dire ? » s’écrièrent en même temps la mère et la fille d’un ton alarmé.

Maître Fargaud acquiesça d’un ton las :

« Hélas, c’est bien vrai, nous devrons maintenant rester à demeure au château, sans pouvoir parler ou voir quiconque, car on nous soupçonne de travailler pour les ennemis du peuple. Seigneur ! je me demande quand j’en aurais trouvé le temps et la force ! Mais personne n’est plus sensible au simple bon sens !

- Allons, maître Fargaud ! » s’interposa Marceau, « vous parlez comme ça parce que vous êtes fatigué, vous ne pensez pas sérieusement que notre Comité ne sait pas ce qu’il fait ! Vous savez bien qu’il pense avant tout au bien de la Patrie ! » L’inquiétude perçait dans la voix de l’ouvrier et son regard insistant semblait dire à l’armurier :  « Attention ! Toutes les oreilles ici ne sont pas forcément amicales ! »

« Oui, oui, bien sûr », se reprit maître Fargaud, « Bien sûr ! Il n’empêche ! Nous ne pourrons plus revenir à la maison maintenant, et cela ne permettra même pas que vous ayez moins faim, mes pauvres chéries, car il faudra nous apporter chaque jour la nourriture nécessaire ! Il n’y a pas d’argent dans les caisses pour nous, à peine si nous pourrons espérer un salaire.

- J’irai, not’maître », s’écria aussitôt Manette, mais l’artisan l’interrompit :

« Hélas non, tu n’en auras pas le droit, seule Edmée est autorisée à nous visiter une fois par jour.

- Edmée ! » se récria sa mère, « à son âge, seule dans les rues, par les temps qui courent ! 

- Justement, son jeune âge leur semble une garantie d’innocence ! 

- Je la suivrai, à quelques pas, et resterai à l’entrée du château », intervint Anselme. « Y n’trouv’ront rien à r’dire à ça, que j’pense !

- Allons, mangeons quand même, il se fait tard », ajouta Maître Fargaud, en s’installant au bout de la table. Manette servit la tablée tout en soupirant :

«  C’est p’t-êt’ ben la dernière potée qu’nous aurons pour un moment, le cochon de ma cousine tire à sa fin, et j’ai dû lui payer ce morceau de lard à prix d’or ! »

Mathieu s’exclama :

« Son cochon n’a-t-il pas été réquisitionné ? Il faut nourrir nos soldats ! »

Manette se redressa, un poing sur la hanche, le menton pointé :

« Dis-donc, mon gars, ma cousine prend sur sa part pour nous, et si ce lard te paraît mal acquis, dénonce-nous donc, mais n’oublie pas de préciser que tu t’en es régalé itou ! Ton assiette est déjà vide ! »

Mathieu baissa le nez sans répondre, et Manette ajouta :

« De toutes façons, il n’y a plus rien à prendre, chez ma cousine ! »  et se détournant, elle adressa un clin d’œil à Mme Fargaud, sous-entendant qu’il y aurait toujours un petit quelque chose pour elles, à la ferme ! Mais il fallait être prudente ! Le repas fut vite expédié, aussi bien les assiettes n’ayant pas à être remplies une deuxième fois, et Manette avait épongé le fond de la marmite avec un chanteau de pain qu’elle mit de côté pour le chien, qui lui non plus ne faisait pas gras tous les jours ! La dernière bouchée avalée, chacun se prépara au sommeil, il fallait économiser le bois, et personne n’avait vraiment envie de traîner dans la cuisine qui serait vite glaciale. Seule Edmée n’avait pas été vraiment inquiétée par la nouvelle mesure du comité, car elle n’y voyait que la chance de continuer à voir Marceau tous les jours. et c’est le cœur plein d’espoir - à quinze ans, il y en a toujours !- qu’elle monta dans sa chambre.

Et le lendemain, elle partit pour la première fois d’un pas décidé vers le Château, un panier au bras, et Anselme sur ses talons. Ce n’était pas un chemin très long, le Château, ancienne place forte importante, se trouvait en bordure de la vieille ville, formant le verrou des anciennes fortifications. Des faubourgs avaient essaimé à l’extérieur de la ceinture des murs mais les Fargaud vivant près de la Cathédrale n’en étaient pas très éloignés. Durant le chemin, le cœur d’Edmée chantait : elle allait revoir son père ... et Marceau ! Mais arrivée à l’entrée du Château, elle dut déchanter, car il n’était pas question qu’elle puisse franchir la poterne. Le garde, appuyé sur son fusil, n’en démordait pas :

« Il n’y a que ceux qui sont autorisés par le Comité, qui peuvent entrer !

-Mais c’est le Comité qui ordonne que j’apporte le repas de mon père !

- Et c’est qui donc, vot’père, mam’selle ?

- Maître Fargaud, l’armurier, et ses ouvriers.

- Donnez donc, je le lui porterai, quand ma garde sera finie ! » déclara le soldat, qui parut tout à coup plus intéressé. La jeune fille, déçue, hésitait, quand Anselme intervint :

« Plutôt, qu’on te donnera le repas de not'm..., euh, not’citoyen armurier ! Pour que tu t’en régales ! Nous voulons être sûrs que nos hommes mangeront, ils travaillent pour la Patrie, est-ce que tu comprends ? Si leur besogne s’en ressent, qui c’est-y qui s’ra responsable ? Toi, mon gars ! »

Considérablement refroidi par la perspective d’une telle accusation, le garde reprit sur un ton geignard :

« Mais la consigne, c’est la consigne, et c’est personne ! »

Anselme se mit à cogner à coups redoublés sur la porte en appelant :

« Holà ! quelqu’un ! y-t’y personne pour me répondre ? »

« Que se passe-t-il ici ? »s’écria un soldat qui arrivait en courant.

Le garde lui expliqua son dilemme, et le soldat décida qu’il fallait en référer à qui de droit. Au bout d’une heure, quand les divers échelons de l’administration du Château eurent été franchis, Edmée, guidée par un soldat, traversa la cour et fut introduite dans une pièce du rez-de-chaussée de la tour d’angle.

« Voilà ton sauf-conduit, citoyenne Fargaud, n’oublie jamais de le prendre avec toi.  Ce soldat va te conduire. »

Ils traversèrent plusieurs salles, la jeune fille dont le cœur battait la chamade de peur rétrospective serrait fort l’anse de son panier ; ils descendirent  des escaliers et parvinrent au sous-sol où la forge avait été installée.

« Tu as cinq minutes, citoyennes. », et le soldat se planta devant la porte dans l’intention manifeste de l’attendre.

Il y avait beaucoup de monde, Maître Fargaud n’était pas le seul à avoir été réquisitionné. Sa fille l’aperçut à la lueur des feux et des torches qui éclairaient les lieux. Ils se trouvaient dans une vaste salle basse du château, au plafond voûté soutenu par de lourds piliers. Aux deux extrémités deux cheminées monumentales abritaient les foyers des forges. Des gamins se relayaient aux énormes soufflets. Des établis de fortunes avaient été dressés un peu partout, dans un espace enfumé et sombre. Les hommes, la chemise largement ouverte sur des poitrines en sueur et les manches retroussées sur des bras musculeux, travaillaient dans le vacarme des coups de marteau, le tintement du métal sur le métal. Un jour maigre pénétrait par des ouvertures hautes, donnant sur la cour. Edmée courut vers son père, cachant mal l’effroi qu’elle éprouvait dans cet environnement brutal, et lui remit le panier, cherchant des yeux son ami. Il arrivait, suivi de Mathieu, qui avait bien l’intention de ne pas leur accorder un instant de liberté. Mais l’armurier l’appela près de lui et force lui fut d’obtempérer, ce qu’il fit en continuant à fixer les jeunes gens d’un air suspicieux.

Ils avaient eu  à peine le temps de se serrer les mains que le garde interpellait Edmée : « Allons ! Citoyenne ! Il faut partir maintenant ! » Il fallut donc s’en retourner avec cette maigre satisfaction, pensant déjà à la future rencontre du lendemain. Elle saurait s’y prendre cette fois, grâce à la présence d’esprit d’Anselme, tout serait plus facile.

Et d’un pas rapide la jeune fille retourna chez elle donner à sa mère le compte-rendu de ce premier jour où il avait fallu appliquer les nouvelles consignes. 

 

CHAPITRE DEUX :

LE TRÉSOR

Il y avait maintenant deux mois qu’Edmée se rendait chaque jour au château pour apporter leurs repas à son père et à ses ouvriers. Le printemps commençait à se montrer vraiment, après une période où la pluie avait remplacé la neige, apportée par une suite de tempêtes venues de l’ouest. La famine régnait de plus en plus, il devenait toujours plus difficile de trouver la pitance quotidienne. Anselme consacrait maintenant tout son temps à sillonner la campagne, tantôt avec Manette, tantôt seul, pour trouver ce qui leur permettrait de survivre. La jeune fille avait convaincu sa mère qu’elle était très capable d’aller porter leur repas à son père et à ses ouvriers seule.

Mme Fargaud s’était laissée convaincre, car, à vrai dire, il n’y avait pas d’autre choix !

Ce jour-là, le soleil brillait dans un ciel enfin lavé et bleu, et Edmée s’en sentait toute ragaillardie. Elle avait l’habitude, maintenant, de se rendre au Château, où elle retrouvait les autres épouses, filles ou sœurs, qui, comme elle, venaient voir leurs parents. Elle suivait un chemin toujours le même dans les venelles et ruelles de la ville, et les boutiquiers et artisans dont les échoppes longeaient sa route connaissaient maintenant cette belle jeune fille qui avait toujours un sourire et un bonjour pour chacun.

Mais aujourd’hui, elle marchait vite, le regard baissé, visiblement préoccupée et perdue dans ses pensées. Son souci, c’était Mathieu, qui n’avait jamais cessé de se montrer malveillant envers elle, l’empêchant par tous les moyens de se retrouver seule avec Marceau pendant les quelques pauvres minutes qu’ils pouvaient distraire au travail. De plus, il avait maintenant lié connaissance avec deux soldats de la garde, et la jeune fille l’avait plusieurs fois trouvé en conversation avec eux dans un coin de l’atelier. Ils lui avaient jeté un mauvais regard la dernière fois, et elle était sûre qu’ils parlaient d’elle. Cela lui donnait de mauvais pressentiments, sans savoir exactement ce qu’elle redoutait, mais par ces temps de délation et de terreur, les sujets de crainte ne manquaient pas.

« Eh bien ! Mademoiselle ! On ne dit plus bonjour aujourd’hui ? »

L’interpellation faite sur un ton jovial la fit sursauter et lui permit d’éviter de justesse un fauteuil qui se trouvait sur son passage. Regardant autour d’elle, elle se rendit compte qu’elle se trouvait rue de l’Argille, dans le quartier des ébénistes, assez proche du Château. Maître Jacquinot, ébéniste de son état, profitait du beau temps pour prendre un peu ses aises hors de sa boutique bondée.

« Ah ! Maître Jacquinot, pardonnez-moi, je suis distraite aujourd’hui, mais vous n’avez plus de place chez vous ?

- C’est qu’on vient de m’apporter un lot de meubles récupérés d’un château d’un ci-devant. C’est le nouveau Commissaire de la République qui me l’a fait livrer, il veut que je recouvre tous ces fauteuils du  dernier tissu à la mode », expliqua l’artisan, désignant du doigt un morceau de velours à bande tricolore. « C'est sûr qu’ils se verront de loin, après ça ! Sans offense, mam’zelle », s’empressa-t-il d’ajouter prudemment. Mais Edmée  avait l’esprit ailleurs et elle continua sa route en disant simplement :

« Bon courage et bonne journée, Maître Jacquinot.

- A tout à l’heure, à votre retour, Mam’zelle » répondit-il, commençant à attaquer son ouvrage, arrachant les clous dorés qui maintenaient le damas bouton d’or d’un vaste bergère.

Mais la jeune fille n’avait pas fait trois pas qu’une vive exclamation l’arrêta, la forçant à se retourner vers l’ébéniste.

«  - Ah ! Bon d’là d’bon d’là ! Ça alors ! » s'exclama-il, tout en reculant d’un pas, les yeux exorbités, le regard fixé sur le sol, qu’Edmée ne pouvait voir, le dossier de la bergère lui en cachant la plus grande partie. En même temps que les cris de Maître Jacquinot, un bruit métallique se faisait entendre, semblable à celui qu’aurait fait une pluie de pièces. La jeune fille s’approcha, et à sa grande stupéfaction découvrit ce qui provoquait la réaction de l’ébéniste : au dos du fauteuil le tissu décloué bâillait et par l’ouverture c’était effectivement une pluie de pièces qui s’échappait, de belles pièces d’or, luisantes, neuves. Et ce n’était pas tout, il y avait aussi des bijoux, bagues, colliers, pendants d’oreilles ! La jeune fille et maître Jacquinot se regardèrent, et aussitôt jetèrent un rapide coup d’œil de chaque côté de la ruelle, mais il n’y avait personne. Sans se concerter, ils prirent à pleine mains le trésor, l’enfournant hâtivement dans le dossier éventré, tirèrent le meuble à l’abri, au fond du magasin. Après avoir vérifié qu’il n’y avait plus rien dans la ruelle, maître Jacquinot et Edmée se retrouvèrent dans la boutique dont la porte avait été refermée, et que n’éclairait qu’un œil-de-bœuf  haut placé.

« - Ben ça alors, répétait sans arrêt l’artisan, quéq’vous en dites, Mamselle ? J'devrais-t-y appeler la garde ? Mais y créront qu’c’est moué qui l’avions dérobé !

- Je pense plutôt que le soldat qui viendra voudra le garder pour lui, et que vous risquez votre vie, car vous serez un témoins gênant !

- J’devais p’têt’ le rendre au ci-devant ?

- Vous n’y pensez pas ! Savez-vous seulement de qui il s’agit   ? Et si vous le saviez, vous ne pourriez le faire sans risquer une dénonciation !

- J’pourrais demander leur nom  aux soldats qui m’ont amené ce mobilier !

- Faites attention de ne pas avoir l’air de trop vous intéresser à des ci-devant, vous savez que cela vous mènerait tout droit au tribunal révolutionnaire ! »

Effaré, le bonhomme se signa, puis se rendit compte que ce geste était maintenant interdit, et il bafouilla :

«  Fait’excuse, je suis tout bistroublé !

- Ne vous inquiétez pas de cela, maître Jacquinot. Vous pouvez compter sur ma discrétion, pour ce geste, et pour votre trouvaille. Mais il faut se donner le temps de la réflexion.

- J’les connais, ceuss qui m’ont amené le mobilier, y sont souvent à la taverne, le soir ! J’saurons ben leur demander d’où ça vient, tout ça, et ensuite, j’verrai. C’est que j’n’suis point un voleur, moué ! Revenez demain, Mamselle, vous aurez peut-être plus d’idée que moi !

- Assurément vous pouvez compter sur moi, maître Jacquinot, mais je dois me sauver, je suis en retard, et si les portes du Château sont fermées, mon père et ses ouvriers devront se passer de manger aujourd’hui ! »

L’artisan entrouvrit la porte et la jeune fille s’esquiva prestement.

Ce jour-là, Marceau trouva sa jeune amie bien distraite, mais fidèle à sa promesse, elle ne laissa rien échapper de son secret, ni devant lui, ni le soir autour de la table du dîner, malgré les remarques de Manettes, qui s’étonnait de son silence et de sa distraction. Elle était encore bien jeune, et elle ne pouvait s’empêcher de rêver : quelles belles dames poudrées, en paniers de brocart avaient porté ces bijoux ? Où étaient-elles maintenant ? Les meubles avaient été livrés au aujourd'hui, les propriétaires étaient peut-être encore dans les cachots de la ville. Mais peut-être aussi  étaient-il émigrés, laissant leur château vide derrière eux, ouvert aux pillages ? Mais dans ce cas, ils auraient emporté leur trésor !  Non, non ! sûrement ils se trouvaient dans les cachots, mais pas pour longtemps ! Les charrettes partaient tous les jours de la prison avec leur sinistre chargement, et les procès étaient bâclés à toute vitesse, il faudrait agir sûrement dans les jours prochains ! Agir, mais comment, sans risquer de se retrouver à son tour dans l’horrible prison ? Edmée eut bien du mal à s’endormir.

 

 

CHAPITRE 3 :

ENQUÊTE

Après le départ de la jeune fille le tapissier avait retrouvé ses esprits, en partie grâce à la lampée qu’il avait prise au goulot d’une petite bouteille de grès cachée dans une armoire, et il s’était empressé de transporter le précieux fauteuil dans son atelier, au fond d’une courette derrière son arrière boutique. Là, il avait soigneusement vidé le dossier de la bergère et mis son contenu dans le fond d’un coffre, sous un tas de chiffons récupérés à l’occasion d’anciens travaux. Nous ne pouvons jurer que l’idée de garder ce trésor ne lui eût pas traversé l’esprit, mais c’était un homme simple, de grand bon sens, et il savait qu’un modeste tapissier devenu subitement riche attirerait sur lui une attention qui, en cette époque sombre, ne pouvait  être que néfaste. Par dessus le marché, il ne pouvait s’empêcher de penser à ceux qui avaient caché ce trésor, en vue sûrement des mauvais jours qui s’annonçaient. Étaient-ils en fuite ?  Ou terrés quelque part, pensant revenir chercher ce qui leur permettrait de quitter le pays ? Avaient-ils été arrêtés, avant d’avoir pu réaliser leur projet ? Étaient-ils déjà en prison ? Dans ce cas leurs jours étaient comptés, s’ils n’avaient pas déjà été exécutés. 

Quand le soir fut tombé, maître Jacquinot se rendit à la taverne dans l’espoir d’y rencontrer les deux soldats qui lui avaient livré le mobilier. La chance lui sourit, ils étaient bien là, ayant joyeusement commencé la soirée.

Comme l’artisan cherchait un moyen de les aborder, l’un d’eux l’interpella le premier :

«Holà, maître Jacquinot, nous paierez-vous une chopine, pour tout le bon ouvrage que nous vous avons apporté ce matin ? »

Le tapissier ne pouvait rêver meilleure introduction ! Il s’assit auprès des soldats et, hélant l’aubergiste, lui demanda un pichet de son meilleur vin.

« Justement, les gars, en parlant de cet ouvrage, j’aimerais bien savoir quel est le maître tapissier qui a cloué toute cette soie, je n’avais jamais vu de si beau travail, et si solide ! ça m’en a donné, un mal, pour démolir tout ça !

- Pour ce qui est du tapissier, on ne pourrait rien t’en dire, mais peut-être que les ci-devants qui y ont posé leurs fesse sauraient mieux te renseigner, quoique je pense qu’ils ont la tête ailleurs, en ce moment !

- Si ’ils l’ont toujours sur les épaules ! »  Et les deux soldats de s’esclaffer de leur bon mots !

- Ah bon, ils sont déjà passés voir la Veuve ? » demanda, l’air de rien, maître Jacquinot.

«  Ben, je n’sais point trop, répliqua l’un d’eux, tout ce que je peux dire c’est que le Commissaire de la République a pratiqué lui-même l’arrestation, et c’est comme ça qu’il a repéré ce mobilier qui lui a plu ! Il paraît qu’il ne restait plus au nid que le vieux ci-devant, le reste de la couvée s’étant ensauvée ! De la sale graine d’émigrés, qui ont laissé leur vieux derrière eux ! »

L’artisan se rongeait les sangs dans l’attente d’un nom qui ne venait pas. Comment pousser plus loin l’enquête sans avoir l’air de trop s’y intéresser ?

«  Et la besogne a été dure, de ramener tout ce fourniment en ville ?

- Ben point de trop, le château n’était qu’à ...

- Tais-toi donc, mon compère, tu sais ce que le Commissaire a dit : motus ! pas de nom ! »

Le soldat pâlit et sembla revenir brutalement à la réalité, que l’ivresse lui avait fait oublier. Mais maître Jacquinot tourné vers la salle, à la recherche de l’aubergiste, semblait n’avoir rien entendu.

« Je vais vous laisser, mes braves », dit-il en revenant vers ses compagnons. « J’ai de l’ouvrage demain, et je dois me lever tôt. Je vous laisse le soin de finir mon pichet, je sais que vous ferez cela pour moi ! » ajouta-t-il en riant. Les deux compères acquiescèrent avec enthousiasme, trop heureux que leur propos imprudents n’eussent pas attiré l’attention de leur hôte.

De retour chez lui, le tapissier se disait qu’il n’avait pas appris grand’chose. Un vieil aristo arrêté tout seul dans son château, proche de la ville, et dont le Commissaire voulait taire le nom, alors que les arrestations étaient plutôt ses titres de gloires ! Il en parlerait demain avec Edmée, elle était jeunette, mais de bon conseil. Lui aussi eut du mal à s’endormir, car l’image du trésor brillait derrière ses paupières closes, et il ne pouvait se retenir d’une certaine excitation devant cette énigme, tout en sachant pertinemment que beaucoup avaient perdu leur tête pour bien moins.

Quant à Edmée, le matin la trouva tôt debout, ayant bien du mal à attendre l’heure habituelle de son départ vers le château. « Allons, ma belle », lui jeta en riant Manette, « Un peu de patience, tu vas le revoir, ton Marceau ! » La jeune fille rougit, mais fut bien heureuse que sa tendresse pour l’ouvrier lui permît de

justifier sa hâte.

Quand le moment fut enfin venu, elle s’esquiva, légère, son panier au bras. Mais une fois dans le ruelle du tapissier, elle s’arrêta interloquée : l’échope était fermée !

« Psstt ! » entendit-elle et elle aperçut maître Jacquinot qui lui faisait signe par l’entrebâillement d’une porte jouxtant sa boutique. Elle le suivit rapidement à l’intérieur et se retrouva dans un couloir sombre où commençait l’escalier qui menait à l’appartement de l’artisan, au dessus du magasin. La porte du fond du couloir ouvrait sur la courette où se trouvait l’atelier. Ils y allèrent tous deux.

« C’est imprudent, maître Jacquinot, de fermer boutique, c’est tout à fait inhabituel ! On va vous poser des questions !

- Je sais, j’ouvrirai tout de suite après vot’ départ, mais j’ voulais que nous soyions tranquille pour parler. »

En quelque phrases, le tapissier lui exposa le résultat de son enquête de la veille au soir.

« C’est peu, en effet », déclara d’un ton songeur Edmée, « mais très intéressant : il n’y a pas tant de châteaux proches de la ville, il faudrait essayer de savoir quelles ont été les dernières arrestations.

- Mais c’est très dangereux. ! »

- Mon père vit maintenant au château, il doit bien entendre des bruits de couloirs, je vais essayer de savoir quelque chose par lui. »

- Soyez très prudente, mam’zelle »

- Comptez sur moi, je repasserai demain comme tous les jours mais je ne m’arrêterai que si j’ai du nouveau. Ouvrez vite votre boutique, maître Jacquinot, et à demain. »

L’artisan la reconduisit par le couloir obscur, s’assura que personne ne pouvait la voir sortir, et elle s’enfuit en courant.

Tout en pressant le pas, elle se dit que ce ne serait pas à son père qu’elle demanderait de l’aide, mais à Marceau, car elle aurait moins de peine à le persuader de ne pas poser trop de questions ! Malgré sa jeunesse elle savait d’instinct qu’un amoureux est bien plus facile à manœuvrer qu’un père inquiet et surtout clairvoyant ! Elle ne voulait parler du trésor à personne, et au Château, il y avait toujours Mathieu qui rôdait les oreilles grandes ouvertes. Elle s’arrêta soudain, un sourire illuminant son visage. Mais justement ! C’était par lui qu’elle allait savoir ! Il avait fait amitié avec des soldats, affichait clairement ses opinions révolutionnaires, et saurait sûrement qui avait été arrêté ces derniers jours ! Elle reprit sa course tout en réfléchissant. Mais comment le faire parler, sans que Marceau en prenne ombrage, et sans que Mathieu ait le moindre soupçon, surtout dans le court laps de temps qui lui était autorisé ? Et pourtant elle savait qu’elle n’abandonnerait pas et qu’elle finirait par apprendre ce qu’elle voulait savoir. Le tout était de ne pas se précipiter, ne pas blesser Marceau, parler à Mathieu sans que celui-ci s’étonnât d’un trop brusque rapprochement.

Elle n’avait plus de peine maintenant à retrouver son père et ses ouvriers, les soldats la connaissaient, ainsi que les autres femmes qui venaient tous les jours depuis maintenant plusieurs mois. Peu à peu la sévérité des gardes s’étaient assouplie, elle pouvait maintenant s’entretenir avec eux assez librement. Son père, après lui avoir demandé des nouvelles de la maison, la laissait généralement disposer du temps qui lui restait pour s’entretenir avec son amoureux. C’était là qu’il allait falloir se montrer habile !

Elle traversa l’atelier, se dirigea vers le maître armurier, lui donna le panier. Après l’avoir embrassée au front et lui avoir demandé des nouvelles de la maison, il s’éloigna.  Elle dit aussitôt à Marceau en baissant la voix et avec un regard qu’elle fit le plus persuasif possible :

« Cher Marceau, j’ai un grand service à vous demander, mais il faudra que vous ayez la grande bonté de me le rendre sans me poser de question. Je vous promets de tout vous dire dès que je le pourrai !

- Que voulez-vous de moi, chère Edmée ? » répondit le jeune homme en souriant, s’imaginant sans doute qu’il n’était question que d’un caprice de petite fille.

- Cher Marceau, il faudrait que je puisse parler à Mathieu, mais d’habitude je lui tourne le dos, comment faire ? 

- À Mathieu ? » fit l’ouvrier déjà alarmé, « Mais pourquoi ? »

- Ah ! voilà les questions ! je ne puis vous le dire, mon ami, mais je vous jure que mon cœur n’est pas engagé dans ce projet, si cela peut vous rassurer. Cependant je pense qu’il pourrait me renseigner sur certain sujet, puisqu’il est ami avec les gardes. 

- Ah ! mon Dieu ! Mademoiselle Edmée ! Dans quelle affaire dangereuse allez-vous vous engager ? Non, non, je ne puis vous laisser faire ! Dites-moi ce que vous voulez savoir, je m’arrangerai pour le lui demander, et vous le saurez à votre prochaine visite ! 

 - Il faudrait que je sache les noms des prisonniers qui ont été amenés au château ces huit derniers jours, voyez, c’est peu de chose ! 

- Mais pourquoi ... 

- Chut, mon cher Marceau, pas de question, je vous en supplie ! 

-  Bien, bien, je ne demande plus rien, je tâcherai d’avoir votre renseignement, mais je prendrai un peu de temps, moi non plus je ne recherche guère sa compagnie, il pourrait s’étonner et il est déjà fort suspicieux. 

- Merci, cher Marceau, je compte sur vous », et la jeune fille dit au revoir à son ami, mettant dans ses yeux et son sourire tout ce qu’elle ne pouvait mettre dans ses mots.

Maintenant il fallait attendre, mais si pendant ce temps le ci-devant était conduit à l’échafaud ? Cela ne traînait pas en général. Cependant, elle ne pouvait rien faire de plus, mais cette nuit-là elle eu bien du mal à trouver le sommeil, l’impossibilité d’agir et le sentiment de l’urgence la tinrent éveillée jusqu’à l’aube.

 

CHAPITRE 4

MANŒUVRES

 

Pendant qu’Edmée retournait chez elle, Marceau s’interrogeait sur la curieuse démarche de la jeune fille : quels étaient ces mystères ? Pourquoi, elle qui semblait si peu s’intéresser, sauf pour en avoir peur, à la politique, voulait-elle savoir brusquement qui avait été arrêté récemment ? Comment poser cette question à Mathieu, à qui il ne parlait que quand cela s’imposait, sans éveiller ses soupçons, et sa malveillance toujours latente ? Tout en réfléchissant le jeune homme avait entamé le pain et le fromage de son repas, et, plongé dans ses pensées ne remarquait rien de ce qui l’entourait. Une voix finit pourtant par pénétrer son esprit et le tirer de ses songes :

« Eh bien, Marceau, reviens sur terre, et tâche d’entendre quand on te parle ! Ou bien Mlle Edmée t’aurait-elle jeté un sort ? »

Comme répondant à ses questions, c’était justement Mathieu qui l’apostrophait, un sourire mi-figue mi-raisin sur les lèvres.

« Pardon, tu me parlais ?

- Oui, figure-toi que j’ai cassé ma gouge, la fine, qui sert à sculpter les crosses, et je me demandais si tu pourrais me prêter la tienne ? »

Marceau se retint de lui faire remarquer qu’il ne prenait pas grand soin de ses outils, mais l’occasion était trop belle !

« Volontiers, mais fais-y attention, j’aurais du mal à en trouver une autre. Quel travail fais-tu donc ? On ne nous demande pas de raffinement dans les finitions des armes que nous fabriquons !

- Ah ! c’est pour le capitaine, qui a « trouvé » une bien belle carabine, ma foi (et il souligna le « trouvé » d’un clin d’œil appuyé). Cependant un éclat à sauté de la crosse et il m’a demandé de la lui réparer. »

Tout en cherchant dans sa boîte l’outil en question, Marceau poursuivit, d’un air aussi indifférent qu’il le put :

« Il y a longtemps que le capitaine a ... « trouvé » cette arme ? »

- Oh non ! c’est hier, quand nos soldats ont détruit un nid de ci-devant.

- Et le nid était bien garni ?

- Non, malheureusement la couvée s’était envolée, il ne restait qu’un vieux coq, trop malade pour s’enfuir, mais lui, il est ici, maintenant, et il ne tardera pas à passer à la casserole ! » Et Mathieu, tout content de sa métaphore s’esclaffa. Marceau fit chorus, et poursuivit :

« Sait-on de qui il s’agit ?

- Tiens donc, mon compère, tu t’intéresses enfin à ce qui se passe ? Il était temps, et j’avoue que je commençais à me poser des questions sur ton patriotisme ! 

- Je suis aussi patriote qu’un autre », s’empressa de déclarer Marceau. «  Mais tu sais bien que je ne suis pas très bavard. De plus, je viens de la campagne, d’un domaine où mon père était métayer, et par curiosité, j’aimerais savoir s’il s’agit du même.

- C’est le château du ci-devant marquis de la Mesnardière que notre Commissaire de la République a nettoyé hier. Cela te dit-il quelque chose ? »

- Non, pas du tout ! »

- Mais au fait, comment s’appelle ton ci-devant ? Si nous le dénoncions, nous serions bien vus et nous en aurions des avantages. »

Marceau se demanda comment il allait se sortir de ce mauvais pas : il ne connaissait aucun ci-devant, son père était fermier, et quand bien même, il aurait eu horreur d’envoyer quiconque à la guillotine ! Heureusement, ce fut le moment que maître Fargaud choisit pour intervenir:

« Eh bien, les garçons, il faudrait songer à vous remettre à l’ouvrage, le repas est terminé, le travail n’avance pas et le capitaine va encore gronder ! »

Les jeunes gens reprirent leurs outils et retournèrent à leur établi, mais Marceau sentait que son compagnon ne tarderait pas à revenir à la charge, il allait falloir trouver une échappatoire ! Malgré tout, il avait le renseignement que lui demandait Edmée, et il saurait bien lui faire dire ce qui la poussait à le demander !

Marceau se pencha sur son étau, limant avec un grand soin la pièce de métal qui s’y trouvait enserrée, espérant que son attention soutenue à son travail dissuaderait Mathieu de poursuivre ses questions.  Mais ce dernier avait lui-même une importante somme d’ouvrage à terminer, et il  ne rechercha plus la conversation de son compagnon jusqu’à l’heure du coucher. En partageant la soupe que leur allouait généreusement le Comité, Mathieu se rapprocha de son compagnon, et lui frappant familièrement sur l’épaule, il l’apostropha :

« Alors, qu’est-ce que tu en dis, de dénoncer les ci-devants du domaine de ton père ? »

Malgré son amour pour Edmée, Marceau lui en voulut un peu de l’avoir mis dans la situation de devoir endurer une familiarité qu’il n’aurait jamais tolérée un jour plus tôt ! S’efforçant de garder un ton de plaisanterie, il répondit :

«  Eh bien toi ! Tu ne renonces pas facilement ! Mais mon père ne voyait jamais que l’intendant, Fouchard, qui est mort maintenant, d’un mauvais coup de fourche, tu devines pourquoi ! » et il rendit avec usure sa bourrade à Mathieu, en espérant qu’il s’en tiendrait là.

« Mais le ci-devant, tu sais bien son nom quand même ? » insista Mathieu.

Marceau se jeta à l’eau :

« C’était un marquis de la famille des Rohan, et tout le monde a émigré des les premiers jours en Angleterre ! C’est pourquoi, c’est le Fouchard qui a pris ! Enfin, moi, depuis que suis engagé chez maître Fargaud, je n’ai plus guère de nouvelles de chez nous, surtout depuis que les routes sont de moins en moins sûres. »

Il avait jeté le nom des Rohan, à la fois trop connu et couvrant trop de branches diverses pour mettre qui que ce fût en danger. Cependant s’il prenait la fantaisie à Mathieu de faire une enquête il aurait tôt fait de découvrir le mensonge, et Marceau se maudit de sa maladresse, mais on ne s’improvise pas menteur quand on n’en a pas la nature. Allons, il suffirait d’endormir sa méfiance en étant plus amical, sans en abuser cependant, un tel changement aussi rapide aurait l’effet inverse de celui recherché. Mais aussi, pourquoi, grand Dieu, Edmée s’était-elle mis en tête de poser ce genre de question ? Il y avait là un mystère qui suscitait une grande angoisse dans l’esprit de Marceau, Il avait beau tourner et retourner la question dans son esprit agité, aucune réponse logique ne lui apparaissait, et lui aussi, cette nuit-là, eut bien du mal à trouver le repos.

Il fut debout au chant du coq, et maître Fargaud et Mathieu le trouvèrent à l’établi quand ils se levèrent à leur tout. Tout en s’appliquant à son travail, il ne pouvait s’empêcher de guetter l’arrivée d’Edmée, sachant cependant qu’il s’en fallait de plusieurs heures avant le moment autorisé des visites. Jamais il n'avait ressenti avec autant d'acuité l’emprisonnement de fait que représentait son état d’ouvrier armurier réquisitionné. Il pressentait qu’Edmée pouvait fort bien se mettre en danger, et savoir qu’il ne pouvait rien pour la protéger le rendait fou d’inquiétude. Elle était si jeune, se rendait-elle vraiment compte à quel point il fallait peu de chose pour devenir suspect ? Et une fois suspect, on était coupable à coup sûr ! Mais, se raisonnait-il, elle est sage, elle n’a rien d’une écervelée, elle ne mettrait pas sa famille en danger ! Enfin la matinée passa, et l’instant tant attendu arriva : Marceau entendit les pas des gardes qui allaient ouvrir les portes, et quelques minutes plus tard Edmée était là. Elle se jeta au cou de son père; lui tendit le panier et lui donna les nouvelles de la maisonnée : sa mère se languissait, Manette avait des douleurs, Anselme racontait ses histoires de marin à qui voulait bien l’écouter. Elle ajouta en baissant la voix :

 « Vous trouverez le pain bien noir, père, car il paraît que les farines n’arrivent pas et le boulanger y met plus de son, si encore il lui en reste ! Manette a de plus en plus de mal à faire bouillir la marmite. »

- Chut, chut, ma fille, nous saurons nous contenter en pensant à nos braves sur nos frontières, qui endurent bien d’autres maux ! » répondit maître Fargaud, qui, tout en pensant réellement ce qu’il disait, savait dans quel sens il fallait caresser les gardes pour éviter les ennuis. « Va donc dire un mot à Marceau, je le vois qui bout littéralement ! Ah ! la jeunesse ! »

La jeune fille s’avança vers l’ouvrier et lui donna la main tout en disant :

« Eh bien, monsieur Marceau, comment vous portez-vous ?

- Assez bien Mademoiselle, surtout que l’ouvrage ne manque pas, je n’ai pas le temps de m’ennuyer ! »

Tout en échangeant ces propos les jeunes gens s’étaient  légèrement éloignés, à l’abri d’un des énormes piliers de la salle, et, après avoir d’un rapide coup d’œil évalué la distance qui les séparait de Mathieu, Edmée demanda à voix basse :

« Alors ? Le nom ?

- Marquis de la Mesnardière, mais pourquoi ... »

- Il y a longtemps ?

- Avant-hier, mais cependant ...

- Il faudra me la donner la prochaine fois », l’interrompit la jeune fille à voix haute, et,  s’adressant à Mathieu qu’elle avait vu arriver :  « Et vous aussi, monsieur Mathieu, c’est la semaine prochaine que vous devrez me donner vos chemises pour la lessive ! »

- Certainement, mademoiselle, j’y penserai, puisque cela m’autorise à penser à vous ! »

Marceau serra les dents devant cette galanterie, qu’Edmée accueillit avec un sourire légèrement forcé, et, tout en pestant de n’avoir rien appris, il ne put s’empêcher d’admirer le sang-froid de la jeune fille. Pardieu, elle était fine, il fallait lui faire confiance, se disait-il pendant qu’Edmée disait au revoir à son père. Il n’avait toujours aucune réponse, mais il comprenait qu’Edmée était plus forte qu’il ne le pensait, et qu’elle savait sans doute ce qu’elle faisait.  C’était maigre, mais c’était déjà ça !

 

Les commentaires sont fermés.