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11/10/2010

Histoire d'un bouton - 2ème partie (3)

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                                    CHAPITRE 8

 

PENDANT CE TEMPS AU CHÂTEAU....

Marceau n’avait cessé de retourner dans son esprit l’étrange requête que sa jeune amie lui avait faite. Ce ne pouvait être une curiosité ordinaire, il y avait quelque chose là-dessous, mais quoi ? Edmée n’avait jamais jusqu’à présent montré beaucoup d’intérêt pour la chose politique, mais il est vrai qu’elle changeait ! Il avait été charmé et attendri par la ravissante fillette, si fine et si mutine, et il avait senti aussitôt en son cœur le désir profond de la protéger et de lui donner tout ce qu’elle pourrait désirer. Quand il s’était rendu compte que l’adolescente pouvait non seulement pressentir ses sentiments mais y répondre, il avait été empoigné d’un grand sentiment de bonheur, d’exaltation : c’était un cœur simple, il voyait la route toute droite devant lui, inondée de soleil, il y marchait Edmée à son côté, et comme il savait que Maître Fargaud pensait à lui pour le remplacer à la tête de l’armurerie, tout au moins jusqu’à ce que François soit en âge de la prendre en charge, rien ne paraissait se dresser en obstacle devant lui.  François était élevé en bourgeois, il serait le patron, mais c’est lui, Marceau, qui ferait marcher l’atelier. Puis tous ces terribles évènements étaient survenus, et plus rien n’était sûr. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, qui venaient des frontières, et il avait peur de la conscription et de ce qui en découlait : l’absence, la séparation. Et Edmée se transformait encore, c’était  maintenant une femme, elle prenait ses propres décisions, qu’il ignorait, et elle se mettait en danger, il en était sûr ! Comme son visage avait changé quand il avait mentionné la mort du vieil aristocrate ! Comme si elle le connaissait ! Ou peut-être connaissait-elle quelqu’un qui le connaissait ? Marceau ne pouvait plus la protéger, il n’était pas auprès d’elle, mais le souhaiterait-elle ? Ses sentiments n’avaient pas changé – le regard ne trompe pas - mais elle était maintenant hors de son influence. Il ne l’en aimait que plus et d’une façon plus douloureuse, car il avait perdu l’assurance que tout était écrit d’avance. Étendu sur son lit de sangles, durant les longues heures de la nuit, cette pensée le tourmentait : Edmée l’aimait, mais elle s’éloignait. Quel supplice c’était devenu de la voir parmi tous ces hommes, pendant quelques instants, de ne pouvoir la toucher, oui, car il brûlait maintenant de la prendre dans ses bras, de lui dire son amour et d’entendre sa voix trembler en avouant le sien. Il n’était plus le protecteur amoureux, mais seulement l’amoureux, et le sentiment qui brûlait en lui n’avait plus rien de fraternel. Elle ne dépendait pas de lui, mais lui dépendait d’elle, de ses sentiments pour lui. Elle était dans son cœur, comme une délicieuse épine.

Et cette expédition avec Manette, cela cachait quelque chose, il en était sûr ! Il se torturait à essayer de trouver un moyen de lui parler suffisamment longtemps pour aborder ces questions qui le poignaient.  Le premier jour où elle ne vint pas, il fut plus taciturne et plus sombre, à tel point qu’il s’attira les railleries de Mathieu :

« Eh bien ! Tu en tires une tête ! C’est parce que nous n’aurons pas de visite aujourd’hui ? 

- Eh bien oui, là ! Tu es content ?  Et puis ça ne te regarde pas ! 

- Oh là ! Tout doux, l’amoureux transi ! c’est un sujet interdit, peut-être ? » répliqua Mathieu en ricanant.

- Oui, je t’interdis de parler de Mademoiselle Edmée, tu entends ? » s’écria Marceau en avançant brusquement sur lui. Mathieu recula, par prudence, car Marceau était plus grand et plus fort que lui, mais aussi parce qu’il était surpris : c’était la première fois que Marceau perdait son calme. Il passa derrière un établi et continua :

« Peut-être bien qu’elle a trouvé mieux qu’un ouvrier, car tu n'vaux pas plus qu’ moi, sais-tu ! Un simple ouvrier, et c’est une demoiselle !! »Marceau sentit son visage s’enflammer sous l’effet de la colère et de la douleur, car l’autre avait touché juste, et la flèche vibrait encore. Mais il se domina avec effort, car il n’était pas question de se colleter avec Mathieu : les soldats seraient là aussitôt et la discipline était sévère ; il ne voulait pas se retrouver au cachot ! Et il n’avait pas besoin que Mathieu se mêlât de lui faire du tort, il fallait toujours baisser la tête, toujours ! On en coupait tellement !!

« Tu as raison », dit-il, serrant les dents, « Je ne suis qu’un ouvrier, comme toi, mais ce n’est pas à cette aune-là que les sentiments se mesurent. Si Mademoiselle Edmée me trouve assez bon pour elle, ce n’est pas ton affaire, ça ne regarde qu’elle. »

- ça regarde aussi son père, peut-être, mais tu as toujours su y faire avec lui ! » cracha méchamment Mathieu.

- J’ai toujours fait de mon mieux ce que me demandait maître Fargaud. Allons, ne nous disputons pas, la vie est assez dure, essayons de nous entendre ! » dit Marceau, et il tendit la main à Mathieu, qui hésita et la prit, mais on sentait que le cœur n’y était pas.

Ce dialogue n’avait pas échappé à maître Fargaud, qui se dit qu’il allait avoir une discussion avec chacun de ses ouvriers. À l’heure du repas, profitant que Mathieu, selon l’habitude qu’il en avait prise, bavardait avec le soldat de garde, il prit Marceau à part.

« Mon garçon, je t’ai entendu tout à l’heure, avec Mathieu Et ce qui ne m’enchante guère, j’ai entendu le nom de ma fille mêlé à vos propos. Sache qu’il ne me plaît pas que ma fille soit votre sujet de débat. Qu’en est-il exactement ? »

Marceau, tout brave qu’il fût en face de n’importe qui, sentit le rouge monter à ses joues, mais il redressa fièrement la tête. Allons, le moment était venu de se déclarer et de jouer le tout pour le tout. Le cœur un peu serré, mais sans trop de crainte, il répondit à maître Fargaud en plantant ses yeux clairs dans le regard interrogateur et  un tant soit peu sévère de son patron :

« Maître Fargaud, je n’irai pas par quatre chemin, aussi bien ma nature ne me porte pas à la finasserie. Je vous dirai tout franc que j’aime mademoiselle Edmée, depuis, je crois, le jour où je l’ai vue pour la première fois. 

- Tu n’étais guère qu’un gamin, et elle une fillette, ce jour-là . 

- Oui-da, mais si elle était pour moi en ce temps comme ma sœur, à qui je passais avec bonheur ses gentils caprices, j’aime aujourd’hui la jeune fille qu’elle est devenue, et mon bonheur serait, le moment venu, d’en faire mon épouse, avec votre bénédiction, maître Fargaud », déclara le jeune homme tout d’une traite, et il ne put s’empêcher de soupirer, comme après un rude labeur accompli. Cela amena un sourire sur les lèvres de l’armurier, qu’il dissimula cependant. Si la jeunesse et l’innocence du garçon le touchaient, il se devait d’abord à sa fille.

- Tu as prononcé les mots qu’il fallait, mon garçon : le moment venu ! Edmée est bien trop jeune encore pour songer à prendre mari. Quant à ma bénédiction, j’avoue que je te regarde d’un bon œil depuis que tu es à mon service. François ne sera jamais comme moi à l’établi et à la forge, même si je ne fais plus que le travail d’art et de finition. J’ai commencé comme toi, et tu pourrais continuer comme moi. Une question, cependant, j’espère que tu ne t’es pas ouvert à Edmée sur tes sentiments ? » Marceau rougit à nouveau, car cela avait bien été dans ses intentions, seules les circonstances l’en avaient empêché.

- Mon maître me l’interdit ? » demanda-t-il, sans pouvoir dissimuler l’inquiétude dans sa voix.  Maître Fargaud comprit en un clin d’œil la situation : le garçon se sentait moins sûr et désirait être conforté dans ses espoirs, donc il n’avait rien dit !

- Non, je ne t’interdis rien ! Je fais confiance à ma fille, c’est elle qui te donnera la réponse que tu attends. J’aurais préféré avoir plus de temps mais nous vivons des jours difficiles, la guerre est toujours à nos portes, et notre réquisition ici ne te protégera peut-être pas toujours d’y aller. Aussi, parle, mon garçon, et je crois que je connais la réponse ! » Et l’armurier donna une tape affectueuse sur l’épaule du jeune homme.

Marceau sentit son cœur se dilater de joie : Edmée ne lui paraissait plus si loin, tout à coup, et il commença à réfléchir à ce qu’il allait lui dire Mais le temps passant, il se rendit compte que ce ne serait pas aussi aisé, car il faudrait trouver les bons mots, et surtout faire face à sa réponse. Bien que jeune et naïf, Marceau comprit d’instinct que dans le domaine de l’amour, il n’y avait pas souvent de certitudes, et que l’autre tenait votre cœur dans sa main et pouvait à son gré le briser ou le garder précieusement.

La conversation avait été longue et n’était pas passée inaperçue aux yeux de Mathieu.  Avec l’instinct infaillible du jaloux, il en avait deviné plus ou moins la teneur, et, au geste affectueux de l’armurier, compris la conclusion. Il sentit toute la détestation qu’il avait toujours éprouvée envers son compagnon d’atelier remonter comme une bile acide. Non qu’il aimât Edmée, mais la conquête du cœur de la jeune fille aurait été une plume à son chapeau, comme disait sa mère. Sa nature envieuse le portait à vouloir posséder ce qui faisait le bonheur d’un autre sans même se demander si cela ferait le sien. Il sut aussitôt qu’il essaierait par tous les moyens de briser ce bonheur qu’il ressentait comme un clou dans sa chaussure. Presque sans y réfléchir, poussé par son mauvais instinct, il se retourna vers le soldat avec qui il avait partagé son pain et le pichet de mauvaise piquette qui faisait l’ordinaire de ce dernier, et lui dit :

« Tu sais que je suis un vrai patriote, citoyen soldat ! Mais je me demande si ici il n’y aurait pas certaines personnes qui ne seraient pas tout à fait aussi heureuses de la Révolution que nous ! » Le soldat, qui était là pour veiller à ce que les ouvriers travaillent et ne tentent pas de sortir sans en avoir le droit, ne savait qu’une chose : si on ne manifestait pas tout l’enthousiasme nécessaire au sujet des idées nouvelles, la vie ne tenait pas à grand chose. Il s’était engagé à l’automne, quand on avait appelé à la conscription et se trouvait bien content d’avoir gîte et couvert, qu’il ne trouvait plus dans la maigre ferme paternelle.  Il n’avait pas envie d’entrer dans le jeu de Mathieu, car il sentait que cela le ferait remarquer, et il valait mieux, en ces temps, que la tête ne dépassât pas celle des autres, même si elle était farcie de bonnes intentions.

« Tu crois ? »répondit-il sans grand enthousiasme. Puis changeant de sujet : « Allons, mon gars, au travail ! T’es là pour ça, pas pour jacasser à tout va. »

Mathieu comprit qu’il faudrait exciter un peu le sens du devoir de son futur complice, si il voulait obtenir des résultats.

La salle résonnait du bruit des marteaux sur le fer, les ouvriers travaillaient au coude à coude. Le travail qui s’accomplissait là était un ouvrage simple : forger des baïonnettes, des dagues, des épées, des sabres sans aucune élégance ni décoration, il fallait faire solide et vite. Les maîtres travaillaient avec les ouvriers. On coulait des balles, on ajustait des crosses, on réparait en grand nombre des armes que la bataille avait abîmées. Malgré leur antipathie instinctive, Marceau et Mathieu formaient une bonne équipe, au travail, et maître Fargaud en profita pour leur faire un peu la leçon :

« Comment se fait-il que devant un établi vous soyez si bien appareillés et que dans la vie vous montriez les dents ? » Marceau sourit sans répondre et Mathieu leva un regard étonné vers son patron : il ne s’en était même jamais rendu compte, tout occupé qu’il était à jalouser et envier son compagnon. La remarque de l’armurier fit son chemin dans l’esprit de l’ouvrier, et le soir venu, en avalant le brouet que le Château leur distribuait généreusement en compagnie de Ferdinand Leroux, le soldat avec qui il passait le temps de ses pauses, Mathieu eut un moment de regret en pensant à ce qu’il avait voulu faire le matin. Dénoncer quelqu’un, c’était l’envoyer à coup sûr à la mort. Voulait-il vraiment cela ? Un instant il imagina Marceau dans la terrible charrette, Edmée en pleurs, arrêtée, peut-être, avec sa famille, car ils ratissaient large, quand   ils arrêtaient ! Un frisson glacé parcourut l’échine de Mathieu. Il n’était pas de taille à vivre avec ce genre de souvenir. Mais bon sang ! Ce que Marceau l’énervait, avec son éternelle bonne humeur, il n’y avait jamais rien à lui reprocher, sauf justement cette perfection ! Allons ! Il n’irait pas jusqu’à la dénonciation, mais il trouverait bien un tour à lui jouer.

« Dis-donc, Mathieu », dit en haussant le ton le soldat Leroux, « ça fait un moment que j’te cause, et tu n’entends point ! C’est pourtant toi qui m’a lancé là dessus ce matin ! »

« Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? »  répondit Mathieu, revenant brutalement à la réalité.

« Dame oui ! C’est bien toi qui m’a parlé de citoyens qui ne seraient pas vraiment partisans des idées nouvelles ! »

« Je me suis trompé, Ferdinand, je me suis trompé », s’empressa de répondre Mathieu.

- Ah ! Mais ça n’fait pas mon affaire, ça ! J’en ai touché un mot à mon caporal, il voudrait du galon, et il se sentirait bien de dénoncer deux ou trois traîtres à la Patrie, pour se faire bien voir du sergent ! Y va v’nir te voir tout à l’heure, pour que tu lui donnes les noms, moi, j’préfère me t’nir loin de tout ça ! J’tiens pas à monter en grade, plus vite on monte, plus tôt on tombe, et de plus haut ! » Et le soldat, content de sa déclaration de sagesse, se tut et tira sur sa pipe.

Mathieu aurait bien voulu disparaître dans un trou de souris !

« Donner un nom ! Comme tu y vas ! Tu sais ce qui leur arrive, à ceux qu’on arrête ? » tenta-t-il d’expliquer  d’un ton assez embarrassé.

« Ben oui ! Ce sont d’mauvais citoyens, à c’qu’on dit, alors, c’est normal ! Et pourquoi qu’tu m’as dit ça, alors ? »

« Ah ! Je n’en sais rien ! ça m’a passé par la tête, une mauvaise pensée ! Mais j’connais personne de mauvais, y sont tous ici, ceux qu'je connais, et tu les connais aussi, alors ? » continua Mathieu, tentant de se donner un air parfaitement sûr de lui, mais la sueur lui coulait dans le dos. S’il refusait de dénoncer quelqu’un il aurait l’air de protéger quelqu’un, et c’est lui qui serait arrêté ! Dans quel diable de guêpier était-il allé se fourrer là ! Du coin de l’œil, il vit le caporal qui s’approchait.  La journée était finie, chacun s’apprêtait à dormir, il n’y avait pas moyen d’y couper !

 

 

                                             CHAPITRE 9

                          

                                    BOULEVERSEMENTS

 

Edmée se dirigeait d’un pas vif par les rues de la ville, afin de porter son panier au château. Il y avait eu une averse tôt le matin, mais le vent de la mer avait chassé les nuages, et le soleil faisait luire les pavés mouillés, dans lesquels le ciel se reflétait, donnant aux rues une teinte azurée. L’air était embaumé par les lilas qui dépassaient les murs des jardins clos. Edmée fredonnait en marchant, car elle allait revoir Marceau. Son Marceau ! Il devait sûrement se poser nombre de questions sur les renseignements qu’elle lui avait demandés. Mais avant tout il fallait revoir maître Jacquinot, l’ébéniste, qui, ne sachant pas qu’elle était partie deux jours avec Manette, devait se ronger les poings d’inquiétude.  En pénétrant dans la rue d’Argille, elle aperçut tout de suite le vieil ébéniste qui discutait sur le pas de sa porte avec un homme dont la mise faisait penser qu’il arrivait de la campagne : blouse, casquette, foulard rouge au cou, guêtres et sabots, c’était à coup sûr un paysan, mais la blouse était neuve, la casquette aussi ! Edmée ralentit le pas, afin que l’ébéniste eût le temps de terminer sa conversation avec son client. Effectivement, l’homme toucha sa casquette et s’éloigna. Maître Jacquinot entra dans la boutique, où Edmée le suivit.

« Ah ! Mam'zelle Edmée !! Vous voilà ! J’m’en suis fait, du mauvais sang ! Deux jours sans nouvelles, par les temps qui courent, c’est inquiétant ! Mais faut que j’vous dise, j’ai des nouvelles, Mam'zelle !

- Moi aussi, Maître Jacquinot, mais vous en premier, s’il vous plaît !

- L’homme que vous avez vu partir, c’est un fermier qui vit dans la région, et qui vient de temps en temps m’acheter un meuble ; il a de quoi, et sa femme aime les belles choses. C’est la pratique dont je vous avais parlé, vous vous en souvenez ? Aujourd’hui il me commandait un dressoir, pour ses faïences, à poser sur le buffet que je lui ai fait l’année dernière. Si j’vous raconte ça, Mam'zelle, c’est rapport à c’qu’il habite du côté de Plessis-le-Château, et que c’est là que vivait notre ci-devant !

- Je le sais bien Maître Jacquinot, moi aussi, c’est ce que j’ai appris de mon côté. Qu’est-ce que cet homme vous a dit à propos de la famille ?

- Il n’en sait pas grand chose. Il a entendu dire qu’ils avaient été arrêtés, mais c’est tout. Alors, Mam'zelle, à vous, que savez-vous ? »

Edmée raconta brièvement ce qu’elle avait appris grâce à son expédition dans la campagne.

« Au fait, maître Jacquinot, je vous ai apporté un peu de provisions, quelques pommes de terre, vous verrez, c’est nouveau mais c’est bon, et je pense que, comme nous, vous n’avez pas trop à manger !

- Vous êtes bien bonne, Mam'zelle, ce n’est pas d’refus ! »

Tout en parlant, les deux complices avaient gagné l’arrière-boutique de l’artisan.

« Tout ça ne nous dit pas ce que nous allons bien pouvoir faire de ce trésor ! » dit maître Jacquinot d’un ton chagrin. « ça m’ennuie un brin d’l’avoir ici, on ne sait jamais ! Nous devons lui trouver une cachette sûre.

- Je ne vois qu’une solution : l’enterrer. Avez-vous un jardin ?

- Non, mais dans ma cour, contre le mur j’ai une plate-bande qui fera l’affaire, je pense.

- Bien. Faites-le le plus vite possible ! Ensuite, eh bien ! Il faudra attendre de voir d’où vient le vent !  Il faut que je parte, mon père m’attend... »

La jeune fille s’interrompit, son oreille fine avait entendu du bruit venant de la boutique.

« Vous avez quelqu’un ! Allez-y vite, je ne voudrais pas que l’on me voie en grand conciliabule avec vous ! Pendant ce temps, je passerai par le couloir. À demain, maître Jacquinot. »

L’ébéniste entra dans sa boutique et Edmée entendit sa voix, qui se mêlait à celle d’une femme. Un nom la frappa : le sien. Le cœur battant, elle s’arrêta et écouta.

«  Que me dites-vous là ! Arrêté ! Mais pourquoi ? » s’écriait l’artisan.

- Dame, je n’sais point, moi ! » répondit la femme. «  Mais comme je vous ai vu souvent bavarder Mademoiselle Edmée, je me disais qu’on pourrait la prévenir, si elle n’est pas encore passée. Je sais qu’elle va tous les jours au château, et qu’elle passe toujours par ici. Vous ne l’auriez pas vue, par hasard ?

- Non, non, pas encore », répondit en bredouillant un peu maître Jacquinot « Mais racontez-moi tout ce que vous savez depuis le début.

- Ben voilà ! Hier au soir, les soldats sont descendus dans la salle basse où travaillent les ouvriers, et ils ont arrêté le premier ouvrier de maître Fargaud, vous savez, le joli garçon ! Marceau Blondel, qu’il se nomme. »

Edmée se tint au mur en se mordant le poing pour ne pas hurler. Marceau ! Arrêté ! Mais pourquoi, grand Dieu ? Aussitôt, elle pensa : « Il n’y a pas de pourquoi, il suffit d’une mauvaise parole pour vous envoyer au cachot ! »

La femme continuait : « Son patron a bien essayé de l’défendre, mais il a dû se taire, car il risquait d’y aller aussi. J’n’en sais pas plus, c’est la femme du maraîcher qui apporte les choux au château qui m’l’a raconté. Elle n’y était pas non plus, on le lui a dit tout à l’heure, mais j’en suis bien marrie, car il avait tout l’air d’être un bon gars. »

Maître Jacquinot, après s’être suffisamment confondu en exclamations étonnées pour ne pas paraître étrange aux yeux de la voisine, réussit à la pousser dehors. Aussitôt, il ferma la boutique et se précipita dans le couloir, où il trouva Edmée, affaissée le long du mur, pâle comme une morte, à moitié inconsciente. Il l’aida à se relever, la conduisit dans sa cuisine et  l’assit dans un fauteuil qui était là attendant d’être recouvert. Il se dirigea vers la petite cave qui ornait le dessus  du buffet. C’était un petit tonneau de bois, posé sur un berceau, avec six petites tasses accrochées de chaque côté, nulle maison du pays n’en était dépourvue. Il fit couler l’alcool dans une petite tasse et le fit boire à la jeune fille. Quelques couleurs lui revinrent, et elle se mit à tousser sous l’effet du breuvage.

« J’me doutais bien qu’vous étiez encore là, et c’est tant mieux ! Il ne faut pas aller au château aujourd’hui.

- Bien au contraire ! Dès que je sentirai que je peux  marcher, j’y cours ! N’oubliez pas que je ne sais rien ! On s'étonnerait, et maintenant, il ne faut pas que quiconque s’étonne de quoi que ce soit concernant notre famille. Et il n’y a que là-bas que j’en saurai plus. » La jeune fille se leva, mais ses jambes tremblaient encore trop. Deux mots tournaient dans sa tête, en une ronde infernale : Marceau ! Arrêté ! Marceau ! Arrêté ! D’un geste brusque, elle vida la petite tasse et en demanda une autre à son hôte.

- Heu là ! tout doux ! Mam'zelle ! C’est d’la blanche ! elle n’a qu’un an de fût ! ça vous coupera  encore plus les pattes ! Juste une larme, et c’est tout ! »

Edmée but, puis, se sentant un peu mieux, l’alcool faisant comme un écran dans son esprit entre le monde extérieur et elle, elle se leva et dit :

« J’y vais, maître Jacquinot. Mais je m’arrêterai au retour. Ou plutôt non. Je rentrerai directement dans votre couloir, il ne serait peut-être pas bon pour vous que l’on vous voie avec quelqu’un de suspect, car, nous le sommes tous, maintenant, dans ma famille. » L’ébéniste, plein d’admiration pour la présence d’esprit de la jeune fille, acquiesça, tout en l’assurant que rien ne lui ferait changer d’attitude envers elle.

« Oui, bien sûr, mais si nous voulons agir, il faut être discrets, et rester libres. » Et Edmée reprit sa route. Elle ne chantait plus. Son cœur lui pesait dans la poitrine comme si une main de fer l’étreignait, comme si il se fût changé en une petite balle de plomb lourde, si lourde qu’elle semblait vouloir lui traverser le corps. Que s’était-il passé ? Était-ce à cause de ce qu’elle lui avait demandé ? Si elle y était pour si peu que ce fût, elle ne se le pardonnerait jamais ! Une lueur d’espoir demeurait cependant : le trésor ! Elle n’aurait aucun scrupule à y puiser si il fallait graisser quelques pattes, arrondir quelques angles, mettre de l’huile dans les rouages de l’administration de la prison. Que lui importait à présent, les ci-devant, leur exil, leur histoire ! Sa famille et elle n’avait jamais été d’ardents défenseurs de la Révolution, mais cependant son père avait adhéré, au début, à ses idées : quels beaux mots que ceux de Liberté, Égalité et Fraternité ! Les excès de la répression l’avait bien refroidi, mais les principes étaient toujours bons, et il y croyait toujours. Edmée était bien jeune, elle ne s’y était pas trop intéressée, mais à présent, c’était autre chose ! Elle ferait tout ce qu’elle pourrait pour sauver Marceau.

Son cœur battait à tout rompre lorsqu'elle atteignit la poterne du château, par où elle passait chaque jour. Le soldat de garde lui jeta un regard méfiant, au lieu de la saluer comme d’habitude et son cœur se serra davantage, si cela était encore possible. Elle continua son chemin, traversa la grande cour, passa la barbacane et commença à descendre les degrés qui menaient à la salle basse où son père travaillait. Mais à cet instant une voix l’interpella :

« Hé là ! Citoyenne ! Où allez-vous comme cela ? » Elle se retourna vers le soldat qui se tenait en haut des marches, les bras croisés, les jambes écartées et arborant une allure plutôt menaçante. Plaquant de son mieux un sourire sur ses lèvres tremblantes, elle remonta les marches. Elle reconnut le sergent à qui elle avait à faire d’ordinaire. « Vous le savez bien, citoyen sergent, j’apporte le repas de mon père, maître Fargaud, et de ses ouvriers. »

- Oui-da ! je vous reconnais parfaitement, citoyenne mais le citoyen Fargaud n’est plus là.

- Comment cela ? »  fit-elle, en faisant de son mieux pour cacher sa peur derrière un air étonné de circonstances.

- Vous n’êtes donc pas au courant ? J’ai pourtant envoyé une estafette à votre domicile, ce matin.

- Nous avons dû nous croiser, mais s’il vous plaît, dites- moi vite où ils sont, le panier est lourd, et ... »

Elle s’interrompit et se baissa pour déposer son panier  au sol, et surtout cacher son visage qui devait trahir sa panique grandissante. Le sergent ne s’y trompa pas : ce n’était que trop souvent qu’il avait eu à annoncer ce genre de nouvelle, et il n’aimait pas trop cela ! Bien sûr, les ordres étaient les ordres, et il ne connaissait que sa consigne, mais cela n’empêchait pas le sentiment, que diable ! Il n’était pas aveugle, il avait bien vu depuis le temps, que la jeune citoyenne en pinçait pour l’ouvrier de son père, et le courage de la jeune fille, qui apportait depuis plusieurs mois son panier aux travailleurs avait touché son cœur de vieux briscard. Il n’était pas un de ces jeunes engagés venus s’inscrire au moment de l’appel au peuple. Il avait fait la guerre, lui, et il avait côtoyé la douleur et la souffrance, et il aimait de moins en moins l’infliger. Cette jolie enfant, ce qu’il allait lui dire allait la briser !

« Allons, Mademoiselle, » dit-il en baissant la voix et en oubliant la « citoyenne », « votre père va bien, mais on a dû le séparer des autres, ainsi que son ouvrier Mathieu Gouin, pour interrogatoire.

- Interrogatoire ? » réussit à bredouiller Edmée d’une voix blanche.

Le sergent se jeta à l’eau :

« C’est son autre ouvrier, Marceau Blondel, qui a été arrêté hier soir.

- C’est impossible ! Il n’a rien fait, je vous le jure ! N’est-il pas ici depuis des mois, sous vos yeux ? Comment aurait-il pu faire quoi que ce soit ?

- Il est accusé de froideur envers les idées nouvelles, enfin, de ne pas être un bon citoyen, quoi !

- Mais a-t-il dit quelque chose, pour qu’on puisse l’accuser ? Je ne peux le croire !

- Ben, c’est à dire qu’il a été dénoncé ! »

Edmée ne se souciait plus de cacher sa panique, car les dénonciations de ce genre étaient monnaie courante, et le résultat ne se faisait pas attendre, en général.

 « Je pourrai témoigner pour lui, à qui faut-il s’adresser ?

- Ma pauvre demoiselle, votre père a bien essayé de le défendre, et c’est pourquoi il est interrogé en ce moment !

- Est-ce que je pourrai le voir ? Mon père ?

- Il faut attendre, Mademoiselle, peut-être quand il sortira de la salle de garde où il se trouve actuellement. Il est avec son autre ouvrier, Mathieu Gouin. Ils ne sont pas mis à l’isolement, c’est plutôt bon signe.

- Et Marceau Blondel ? » se força-t-elle à demander, essayant de maîtriser le chevrotement incoercible de sa voix.

- Dame, lui, c’est autre chose ! Il est déjà dans un cachot, on ne peut pas y aller.

- Monsieur le Sergent, où est-ce que je peux attendre mon père ? »

Le sergent eut pitié de sa pâleur, de sa frayeur évidente, et il lui dit d’une voix qu’il s’efforça de rendre moins rude :

« Entrez là, Mademoiselle, c’est là que je monte la garde, c’est petit, mais il y a une chaise, vous pourrez vous asseoir, et je vas vous quérir une cruche d’eau, m’est avis que vous en avez besoin. » Edmée remonta les dernières marches et suivit le soldat qui la fit entrer dans une sorte de guérite où il se tenait d’habitude, et qui contenait à grand peine une petite table et une chaise. Elle s’y laissa tomber, et, comme le sergent l’avait quittée pour aller chercher de l’eau, elle posa son front sur ses bras croisés et laissa son cœur déborder en larmes désespérées.

« Eh bien ! », fit tout à coup la grosse voix du sergent. « C’est-y raisonnable de se mettre dans des états pareils ! Allons, tant qu’il y de la vie, il y a de l’espoir ! » Il cherchait vainement les mots qui consoleraient cette douleur si poignante, tout en sachant combien l’espoir était devenu une denrée rare dans les prisons du château. La jeune fille avala goulûment l’eau fraîche, car sa gorge était si desséchée qu’elle pouvait à peine émettre un son. Le sergent alluma une pipe et sortit de la guérite, s’adossa au montant de la porte et fuma rêveusement, sentant d’instinct que le silence valait mieux pour la jeune fille que des consolations factices.  Edmée, de son côté, tentait d’aligner deux idées raisonnables et n’y parvenait pas, tant la peur dominait son esprit, la privant de ses facultés habituelles de réflexion.  Payer quelqu’un, bien sûr, mais qui ?  Ce sergent avait l’air bon, mais lui parler, c’était se jeter dans la gueule du loup ! Mais que s’était-il passé ? Qui avait bien pu dénoncer Marceau ?  Elle savait parfaitement qu’il était bien trop prudent pour avoir affiché des opinions contre-révolutionnaires, ce ne pouvait être que de la malveillance...Un frisson la parcourut : Mathieu ! C’était lui ! Ce ne pouvait être que lui ! Le maudit ! Elle serra les dents, la colère remplaçant en un instant la peur, et lui redonnant de l’énergie. À cet instant, le sergent passa la tête par la porte et avec un grand sourire lui annonça :

« Voilà le citoyen Fargaud et le citoyen Gouin qui reviennent ! Ils sont toujours ensemble, ils descendent à l’atelier, vous pouvez y aller ! » Edmée ne se fit pas prier, elle sauta sur ses pieds et se précipita vers l’escalier, mais elle se retourna revint vers le sergent, et lui adressant son sourire le plus éclatant, elle lui déclara : « Merci ! Merci beaucoup !

- De rien citoyenne », répondit-il en souriant à son tour, et il la regarda descendre d’un œil attendri.

Edmée se disait qu’il lui fallait être naturelle avec Mathieu, après tout elle n’avait pas de preuve, et même si il était coupable de la dénonciation, il n’en fallait que le ménager davantage, car il était dangereux. Enfin, elle allait tout savoir ! Elle pénétra dans la salle enfumée  et se dirigea vers son père et Mathieu. Leur établi avait été séparé des autres et un soldat se tenait auprès d’eux, affecté apparemment à leur surveillance particulière. Il allait être difficile de parler !

 

 

                                    CHAPITRE 10

 

                           QUE S’ÉTAIT-IL PASSÉ ?

 

En voyant le caporal approcher, Mathieu sentit sa gorge se serrer et ses mains devenir moite. Il s’en fallait de beaucoup entre l’idée de dénoncer Marceau, comme pour mettre quelques grains de sable dans sa vie si exemplaire – et si agaçante ! et l’accomplissement de cette dénonciation ! Le garçon tournait désespérément la situation dans sa tête, pour trouver une échappatoire, mais rien ! Le caporal se tenait devant lui, le poing sur la hanche, le sourcil froncé :

« Alors, mon gars, le soldat Leroux ici présent me dit que tu connaîtrais de mauvais patriotes ?

- Eh bien, c’est à dire.... je crois que j’ai entendu.... mais je n’en suis pas sûr, en y repensant, j’ai peut-être mal compris ...

- Allons, allons, mon gars ! Ne tourne pas autour du pot ! Tu n’as pas à comprendre ! Je suis là pour ça ! Répète juste et je verrai bien !

- C’est que je ne me souviens pas vraiment des mots...

- Dis-donc, toi ! ce ne serait-y pas toi, qui serais un mauvais citoyen, et qui protègerais un contre-révolutionnaire ? Allons, dégoise, et vite, sinon ! C’est toi qui sera pris ! »

« Allons », se dit Mathieu, « il faut y aller !! » et d’une voix mal assurée, il lâcha :

« C’est mon compagnon de travail, Marceau Blondel, ce n’est pas tant ce qu’il dit, mais il a l’air de ne pas s’intéresser, quand on parle de la guerre, il ne dit jamais rien, quand la charrette passe, il détourne les yeux, tout ça ne lui plaît pas, je le vois bien. 

- C’est tout ? Pas de paroles ? Pas de complot ?

- Dame, rien devant moi, toujours, et des complots, comment voulez-vous ?

Nous sommes ici tout le temps ! » s’empressa de répondre Mathieu, qui pensa avoir trouvé une brèche dans l’interrogatoire par où il pourrait atténuer l’accusation terrible qu’il avait portée.

Mais le caporal, se frottant, le menton et réfléchissant, ajouta : « Ce n’est pas grand chose, mais nous ferons avec ! On va déjà l’arrêter, le mettre au secret, et demain, quand il aura passé la nuit à mariner dans sa peur, je l’interrogerai. Si il y a quelque chose à en tirer, je le passerai au Commissaire de la République, et j’espère qu’il m’en sera reconnaissant ! » Il appela d’un signe un autre soldat, et les trois hommes se dirigèrent vers le bas-flanc où Marceau était déjà couché.

« Citoyen Blondel, debout et suis-moi ! » jeta le caporal du ton autoritaire et  majestueux que tout petit chef se doit d’employer quand il peut faire sentir le poids de son petit pouvoir à plus petit que lui. Marceau s’assit sur sa couche, leva ses yeux clairs sur les trois hommes et demanda avec surprise : « Pourquoi ?

- Ils demandent toujours ça ! » s’exclama le second soldat, avec un rire grossier.

- Allons, exécution ! debout, et en route. » répéta le caporal.

Maître Fargaud qui s’était également relevé, s’approcha :

« C’est mon ouvrier, j’en ai besoin, caporal. Puis-je savoir ce que vous lui voulez ?

- Mêle-toi de tes affaires, citoyen armurier, sinon je t’embarque itou ; comme tu le dis, tu es son patron, c’est peut-être toi le chef des comploteurs ?

- Quels comploteurs ? Il n’y a jamais eu de complot ! » répondit maître Fargaud, mais il savait que ses dires n’avaient aucune valeur aux yeux des autorités. Si celles-ci avaient décidé qu’il y avait complot, elles allaient le trouver. Il n’insista pas, car Marceau, au même instant déclarait avec calme : « Je vous suis, caporal, ma conscience me dit qu’un innocent ne risque rien de la République, qui sait aimer ses enfants. »

Le caporal resta légèrement estomaqué de la réponse du jeune homme, qui n’allait pas du tout dans le sens de ce qu’il en attendait, et maître Fargaud, souriant dans sa barbe, se dit que ce jeune homme était vraiment aussi fin et intelligent qu’il l’avait toujours pensé. Le groupe s’éloigna. Maître Fargaud aperçut alors Mathieu, livide, le front luisant de sueur, à demi effondré sur établi.

« Viens donc là, Mathieu », appela l’armurier. « Dis-moi, là, tout de suite, les yeux dans les yeux, que tu n’as rien à voir avec ce qui vient d’arriver ? » Le garçon baissa les yeux et son silence éloquent renseigna son maître mieux que n’importe quelle parole. L’homme l’empoigna par le col de sa chemise, les dents serrées, puis le relâchant, s’éloigna légèrement de l’ouvrier, et dit avec une moue de mépris : « On n’est jamais sali que par la boue !...Tu me dégoûtes ! Explique-toi, si tu le peux ! »

Mathieu releva le front, et essuyant la sueur qui y perlait  avec sa manche de chemise, il commença à parler.

« Oui, c’est de ma faute, Maitre Fargaud, je le reconnais, mais je ne voulais pas ça ! Pas vraiment ! Il m’énerve aussi, Marceau, toujours si poli, si bon travailleur. Jamais un mot de trop, jamais à boire à la taverne avec les autres, même pas une fois en passant, pour faire plaisir ! Hier soir, nous sommes attrapés, à cause de ... enfin, à cause d’une personne... »

- De ma fille ? interrompit l’armurier avec sévérité.

- Ben oui, gars ! » répondit Mathieu, son patois campagnard reprenant le dessus. « C’est plus fort que moi, faut que je l’cherche, que je l’pique, pour qu’il sorte de ses gonds ! Et là,  ça bien failli ! Mais il s'est repris, m’a tendu la main.

- C’était plutôt bien, vraiment ! Je ne comprends pas ce qui t’a déplu au point de le dénoncer !

- Ah ! c’est une parole qui m’a échappée, et que je n’ai pas su rattraper ! Quand je l’ai vu vous parler, j’ai compris que là aussi, tout allait bien, pour lui, ça m’a bigrement mis en rogne, et j’ai lâché devant le soldat Leroux  que je connaissais quelqu’un qui « ne pensait pas bien ». Ah ben gars ! qu’est-ce que j’avais fait là ! Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd ! Quand le caporal est arrivé ce soir, je pensais que Leroux avait oublié, mais non ! J’étais pris ! Il fallait dire quelque chose, sinon, c’était moi qu’ils embarquaient ! » Maître Fargaud regarda avec commisération ce garçon, qu’il avait traité avec équité, il en était sûr, mais qui avait laissé sa nature envieuse et assez stupide, il faut bien l'avouer, prendre le dessus.

« Comme si tu ne savais pas qu’une parole lâchée, aujourd’hui, peut conduire à la mort ?

- Quand Leroux m’en a reparlé tout à l’heure, j’ai bien essayé de le dissuader, mais la machine était en route. Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? 

- Avec toi, rien, je crois ! Je ne tiens pas à ce que tu me trahisses à mon tour ! »

Une rougeur violente envahit les joues du garçon. « Je veux me rattraper, Maître, si je peux ! Y m’énerve, Marceau, et je croyais qu’une bonne leçon lui rabattrait la crête, mais là... la mort ! Non ! non !

- C’est bon, c’est bon ! Nous verrons. Pour l’instant, il n’y a rien à faire d’autre que de dormir. » Et chacun retourna à sa paillasse.

Cependant Mathieu eut du mal à trouver le sommeil. Il esayait de se réconforter en pensant qu’après tout Marceau méritait une leçon, il n’y croyait pas vraiment, et surtout pas ce genre de leçon-là ! « Bon », se dit-il, « Demain, je parlerai à Ferdinand, je pourrai peut-être arranger les choses. Rien ne sert de me mordre les poings maintenant, donc dormons . » L’idée qu’il pourrait « arranger les choses » avec Ferdinand n’aurait pas résisté à une plus longue réflexion, mais, il avait envie de se débarrasser de ses remords, et ce prétexte facilement trouvé lui permit de s’endormir, sa conscience élastique satisfaite.

Au matin tout le monde fut réveillé, comme chaque jour, par l’arrivée des deux soldats qui portaient un chaudron de soupe, dont le plus grand mérite était d’être chaude. Chacun emplit son écuelle, et ceux qui le pouvaient y trempèrent leur quignon de pain. Maître Fargaud, dont les traits tirés montraient qu’il avait peu dormi, dit en émiettant le reste de son pain dans son bol : « J’espère bien qu’Edmée va revenir aujourd’hui, avec quelque chose à manger, car nous sommes au bout de ce qu’elle nous a laissé. 

- Et encore nous ne sommes que deux ! » s’exclama Mathieu, qui aussitôt, regretta ce qui venait de lui échapper. Devant le regard furieux de son maître, il rougit violemment, et tenta de se justifier : « Ben quoi ! c’est logique, pas vrai ? Je n’dis pas que c’est mieux, juste...

- Tais-toi donc, imbécile ! » s’écria d’un ton sévère l’armurier. « Je me demande si tu as tout ton bon sens ! Je pense, moi, qu’il va falloir l’annoncer à Edmée, tu vois, et cela me brise le cœur. »

Mathieu  baissa le nez, tout en pensant à part lui que si on l’avait arrêté, lui, cela lui aurait fait une belle jambe, à mademoiselle Edmée, alors que son Marceau ... Mais il se reprit, et se souvint qu’il avait décidé de parler à Ferdinand. Celui-ci n’était pas en vue, sa garde commençant à midi. Les hommes se mirent au travail, mais furent de nouveau interrompus par l’entrèe de quatre soldats qui se dirigèrent vers maître Fargaud et Mathieu. « Suivez-nous, citoyens. » ordonna le sergent qui les conduisait.

« Puis-je savoir où nous allons ? » demanda maître Fargaud.

Le sergent (le même qu’Edmée allait rencontrer quelques heures plus tard) répondit : « Chez notre officier, pour interrogatoire rapport à l’arrestation de votre ouvrier. » Maître Fargaud remarquant que le sergant ne manifestait pas d’animosité déclarée, tenta de poursuivre son avantage :

« Justement, citoyen sergent, mon ouvrier, peut-savoir ce qu’il est advenu de lui ? »

Le sergent jeta un regard à l’armurier, et répondit sans se départir de son calme, mais fermement :

« Je n’ai pas le droit d’en parler, citoyen. Posez la question au lieutenant, il pourra peut-être, lui. Allons, pressons ! » Maître Fargaud comprit qu’il ne saurait rien de plus. Ils suivirent donc les soldats.

Après avoir traversé la cour, ils montèrent un large escalier et on les fit entrer dans une antichambre, où on leur dit d’attendre. Aucun des deux hommes n’avait envie de parler. Maître Fargaud tremblait pour son ouvrier, il ne faisait pas bon d’être accusé de quoi que ce soit en ces jours terribles. Il se souvenait avec amertume combien il avait été heureux d’apprendre la prise de la Bastille, l’abolition des privilèges. Il connaissait l’arrogance des nobles, il travaillait pour eux, et si certains avaient envers lui une attitude courtoise, la plupart ne se gênaient pas pour le traiter de leur haut. Il travaillait de ses mains, et alors ? Eux ne faisaient rien, vivaient à la cour sur le dos de leurs paysans et de leurs fermiers, et il avait été vraiment heureux que tout cela fût fini. Mais ensuite, tout été allé de mal en pis : les autres pays qui voulaient détruire l’ordre nouveau, et surtout la création de Comité révolutionnaires, et du comité de Salut Public avaient instauré un régime de suspicion générale. Il ne fallait jamais manifester le moindre doute, la moindre critique, car c’était aussitôt le procès et alors, presque toujours, la mort suivait ! mais Marceau n’avait rien dit ! Et il allait obliger Mathieu à le reconnaître, bon sang !  Il faudrait jouer serré, il n’était pas question d’envoyer cet idiot jaloux à la guillotine pour autant !

Après ce qui leur parut fort long, mais qui ne dura qu’une demie heure, on les fit entrer dans une autre pièce, où un officier était assis derrière un bureau. Il était jeune, grand, mince, et son front sourcilleux montrait une humeur loin d’être égale. Des piles de papiers s’entassaient devant lui, et il les déplaçait en marmonnant pour lui même : « J’en ai par dessus la tête de perdre mon temps avec cette paperasse ! Ma place est à la frontière ! C’est là que se trouve le vrai danger ! ». Il s’aperçut alorrs qu’il n’était plus seul, et pour dissimuler l’ ennui d’avoir sans doute été entendu, il éleva le ton :

« On frappe, citoyen sergent, avant d’entrer !! On frappe ! » Le sergent, qui en vait vu d’autres, se contenta de lever la main à son chapeau en disant : « Je vous amène les citoyens Fargaud et Gouin, comme témoins concernant l’arrestation du citoyen Blondel. 

- Laissez-nous, sergent, » répondit le lieutenent d’un ton sec.

Lorsqu’ils furent seuls, il considéra les deux hommes en face de lui et demanda d’un ton bref :

« Qu’avez vous à dire ? » Les deux hommes s’entre regardèrent en hésitant, puis maître Fargaud fit un pas en avant et déclara :

« Citoyen lieutenant, j’emploie Marceau Blondel depuis trois ans, je le connais très bien et je peux vous affirmer qu’il n’a jamais prononcé la moindre parole contre l’ordre nouveau et la République.

- Mais il a été dénoncé, par toi, je crois, citoyen Gouin. Qu’as-tu à dire là dessus ? »

Mathieu se tortilla, rougit et dit en balbutiant : « je ne voulais pas lui faire du tort, il n’a rien dit vraiment, mais je ne pensais pas ... »

Maître Fargaud  intervint : «  Permettez-moi, citoyen lieutenant, ce garçon, plus bête que méchant, voulait jouer un tour à son camarade...

- Jouer un tour ? » tonna le lieutenant en donnant un violent coup de poing sur le bureau, faisant sauter l’encrier et tomber une pile de feuillets qui se trouvaient sur le bord et s’éparpillèrent sur le plancher.  « Ah ça ! Es-tu dans ton bon sens ? Sais-tu où tout cela peut vous emmener ?

- C’est jeune et ça ne sait pas grand chose, citoyen lieutenant, si je peux me permettre..

- Dame ! Je le sais bien, mais une pareille inconséquence ! Et maintenant, il faut qu’il y ait une sanction, puisque l’arrestation a été notifiée ! » Il traversa le bureau ouvrit la porte et demanda au planton d’aller chercher le prisonnier Blondel.  Il retourna s’asseoir et se mit à signer les feuilles devant lui, sans plus s’occuper des deux hommes, qui gardèrent un silence prudent durant le temps qu’il fallut pour faire monter Marceau de son cachot. Quand celui-ci se tint à son tour devant lui, le lieutenant, jetant sa plume et s’adossant  dans son fauteuil, le regarda d’un œil évaluateur.

« Voilà un beau grand gars, ma foi ! » Il réfléchit quelques secondes et dit :  «  Voilà ce que je décide : tu vas rejoindre l’armée aux frontières. Tu y sera plus utile que dans un cachot, et surtout que ... » il s’interrompit,  puis ajouta : «  Je t’envoie là-bas car la Nation a besoin de ses enfants pour la défendre. Moi-même ne tarderai pas, je l’espère, à rejoindre l’armée. Qu’as-tu à en dire ?

- Citoyen lieutenant, c’était mon intention de rejoindre nos hommes, dès que nous aurions été déchargés de notre travail au Château. Je sais, j’ai toujours su où était mon devoir.

- Bien, bien, cette réponse me plaît ! Quant à toi », fit-il en désignat Mathieu du doigt, « Tu y vas aussi ! je ne sais pas si l’Armée tirera un bénéfice quelconque d’une cervelle aussi légère que la tienne, mais j’espère que tu y apprendras à réfléchir avant d’agir ! »

Maître Fargaud dit alors : «  Citoyen lieutenant, je ne puis assurer la même part de travail sans mes ouvriers !

- Inutile de discuter, citoyen, il n’y a pas d’autre solution, si je le renvoie au cachot comme suspect, demain c’est le tribunal Révolutionnaire et après-demain... Que choisis-tu ?

- Je ferai de mon mieux, citoyen lieutenant, et... je vous remercie ! » dit maître Fargaud, qui sentait tout à fait qu’ils l’avaient échappé belle. « Dans combien de jours partiront-ils ?

- Demain.

- Déjà ! » ne put s’empêcher de soupirer  Marceau en pâlissant un peu.

- Des adieux à dire, peut-être ? » lança le lieutenant avec un sourire en coin.

Maître Fargaud intervint à nouveau : « Je ferai ce qu’il faut, mon garçon, n’importune pas le lieutenant ! Retournons-nous au travail. J’attends ma fille, qui vient tous les jours.

- Allez ! Pas toi, citoyen Blondel, tu retournes dans ton cachot, d’abord afin de donner cette levée d’écrou au guichetier, puis tu pourras retourner au travail pour ton dernier jour. » Il appela à nouveau le planton et lui commanda de faire reconduire Marceau, son papier à la main vers le cachot, et les deux autres vers la salle basse. Puis, la porte refermée, il se dit : «  En voilà deux de récupérés ! Envoyer de bons bras comme eux à la guillotine, quand on en manque tant aux frontières ! C’est égal, il faut que je reparte au feu, et vite, sinon, c’est moi qui vais m’y retrouver dans la charrette ! »

 

CHAPITRE 11

 

ADIEUX

 

Lorsque maître Fargaud vit sa fille se diriger vers lui, il alla à son devant, la prit dans ses bras et murmura à son oreille :

« Marceau . . .

- Je sais, répondit-elle tout bas, je l’ai appris dans la rue, en venant.

- Dans la rue ? mais comment . . .

- Je bavardais avec maître Jacquinot, l’ébéniste de la rue d’Argille », coupa Edmée, « et une voisine m’a reconnue, m’en a parlé. Elle connaît quelqu’un au château.

- Mais ta mère . . .

- Je pense qu’elle le sait aussi, maintenant. Le sergent m’a dit qu’il avait envoyé une estafette. »

L’armurier s’écarta un peu de la jeune fille et regarda avec attention son visage pâle mais ferme, comme durci. « Quel calme, ma fille ! Je m’attendais à des larmes, des sanglots . . .

- À quoi bon tout cela, père ? Il faut agir au plus tôt pour délivrer Marceau. On ne peut rien retenir contre lui . . .

- Il n’est plus temps pour cela, ma fille. Marceau et Mathieu . . .

- Mathieu ? Je savais bien . . .

- Cessons de jouer aux propos interrompus, mon enfant. Nous n’avons que peu de temps. En deux mots : une parole malheureuse de Mathieu – oui, je sais, mais je maintiens : parole malheureuse, et qu’il regrette ! – a attiré l’attention sur nous et sur Marceau en particulier. Le lieutenant que nous venons de voir préfère les envoyer tous deux aux frontières, avec l’armée, que de les impliquer dans un procès dont l’issue ne fait pas de doutes. Ils partent demain matin. Je ne sais ni le lieu, ni l’heure, mais peut-être que le sergent pourra te l’indiquer. Tu ne peux rester plus longtemps, ta mère doit avoir besoin d’être rassurée. Va, ma fille, je ne crois pas que tu tiennes à dire au revoir à Mathieu ?

- L’armée !!... Si loin !... » répondit Edmée, qui n’avait entendu que cela. Elle était prête à se battre pour délivrer Marceau , le cacher, mais là ! Il allait la quitter, pour Dieu seul savait combien de temps ! Et les hasards de la guerre !!

- Voyons, Edmée, voilà les larmes ! Tu devrais comprendre que c’est une chance que ce lieutenant ait pris cette décision. Réfléchis ! Je sais, ma petite fille, ce qu’est Marceau pour toi, et je sais aussi ce que tu es pour lui, nous avons parlé, et je t’assure que pour tout le monde la solution de l’armée est la meilleure. 

- Oui, père, pardon ! répondit la jeune fille en relevant la tête, et en essuyant ses larmes d’un geste qu’elle voulut courageux. « Je rentre tout de suite, maman doit être folle d’inquiétude. »

 Elle tendit son front à son père, et repartit, traversant la salle sans rien voir autour d’elle, et évitant soigneusement de jeter les yeux sur Mathieu, qui, de son côté, n’en menait pas trop large ! Il essayait bien de raviver sa rancune en se répétant : « Elle fera moins la fiérote, maintenant, le belle Edmée !! » il n’aurait pas voulu pour un louis d’or croiser son regard méprisant. Ausi se tint-il dans un coin, la tête basse, comme absorbé par le morceau de métal qu’il martelait, et la jeune fille put l’ignorer sans difficulté. En repassant devant la guérite, elle s’arrêta et frappa au chambranle de la porte pour attirer l’attention du sergent.

« Monsieur le sergent, s’il vous plaît...

- Oui, citoyenne ?

- Encore un effet de votre bonté : pourriez-vous me dire à quelle heure et où les troupes partent à la guerre demain ?

- Ah ! Oui, le jeune homme va partir , alors ? C’est une bonne nouvelle, n’est-ce pas ?

- Oui, dit-elle, mais sa voix tremblante trahissait son angoisse.

- Allons, ma jolie, du courage ! Rien n’est sûr, à la guerre, le mal comme le bien, alors qu’ici, dame !. . . . Vous savez bien ! Et puis, faire son devoir pour son pays, c’est plutôt bien ! Il va peut-être revenir avec des galons, votre promis ! Maintenant, même un ouvrier comme lui peut finir général !! C’est l’égalité !

- Pour demain.. ?

- Oui, oui, pardon ! Alors il faudrait que vous soyez à la pique du jour à la porte sud de la ville, c’est par là qu’ils passeront, et vous pourrez le voir. Ils seront emmenés à la caserne ce soir, pour leur équipement, et puis en route !!

- Mais Marceau n’est pas soldat ! Il ne saura pas . . .

- Il y a loin d’ici à la frontière, ils auront le temps d’apprendre l’essentiel. Et puis, il est ouvrier armurier !! Il doit déjà savoir un brin comment s’y prendre !!

- Oui, c’est vrai ! répondit Edmée avec un petit sourire, c’est vrai, il connaît les armes. » Et se raccrochant à cette lueur d’espoir, elle dit adieu au sergent en s’en fut d’un pas rapide vers sa demeure.
Elle prit le temps de s’arrêter chez maître Jacquinot, qui fut bien content d’apprendre la tournure qu’avait prise les évènements. Lui aussi la rassura, lui faisant valoir à quel point les deux garçons avaient eu de la chance !

Quand Edmée arriva rue Ferronière, elle trouva la maisonnée en émoi. Madame Fargaud, en larmes ne cessait de se trouver mal, mettant Manette aux cents coups, car elle devait faire d’incessants aller-retour entre sa cuisine et la chambre de sa maîtresse, portant des sels, du vinaigre, une bassine d’eau. Anselme était parti « aux nouvelles », avait-il dit, et l’estafette n’avait su rien annoncer d’autre que « ils ont arrêté le gars Blondel hier soir et l’mait’ et l’aut’gars sont à l’interrogatoire à c’t’heure ! ». Là dessus, il avait porté la main à son chapeau et s’en était retourné, d’un pas tranquille, manifestement rompu à ce genre d’exercice qui n’avait plus aucun effet  sur son humeur, par ailleurs fort placide.

« Enfin ! Vous voilà, Mademoiselle Edmée ! Voue en avez mis, un temps ! Vous êtes allée au château, bien sûr ! Alors ? Racontez vite ! » Manette tournait autour de la jeune fille, la retenant et la poussant à la fois :

« Vite, vite, montez auprès de madame, elle n’en peut plus de ne rien savoir ! Mais vous avez vu le maïtre ?

- Manette, calme-toi, veux-tu ! Je ne peux rien te dire ici, dans l’escalier ! Il faut que je parle à maman. Mais viens, toi aussi.

- Pour sûr que je viens ! Entre vite, là, assieds-toi ! Madame, madame, voilà Edmée qui revient du château et qui va tout nous raconter. »

Mme Fargaud, le visage marbré par les larmes se dressa sur son lit et s’écria :

« Mon Dieu, mon enfant ! Que tu as été longue !! Tu aurais pu penser à moi ! À  ma douleur, ma peur !

- Voyons maman, soyez raisonnable ! Il fallait bien que j’en sache le plus possible avant de revenir, et de toute façon je n’ai appris la nouvelle qu’en arrivant au château, et bien sûr j’ai voulu attendre le retour de Père et de Mathieu pour savoir ce qu’il en était.

- Alors, tu as vu ton père ? Il n’est pas arrêté ?

- Mais non, il ne l’a jamais été. C’est Marceau seulement. Allons, calmez-vous, alongez-vous, je vais tout vous dire. »

Et la jeune fille narra de son mieux et de la façon la plus calme possible les évènements de la veille et du jour. Mme Fargaud se sentit aussitôt mieux : elle aimait bien Marceau, mais la peur de perdre son mari et par contre coup, la disparition de cette peur,  faisaient paraître tout le reste bien pâle. Par contre elle s’emporta vivemment contre Mathieu, s’étendant sur la façon dont il avait toujours eu place au sein de la famille comme ouvrier, et sur sa noire ingratitude. Edmée ne releva pas, et répondit seulement :

« Peu me chaut du sort de ce garçon ; il part à l’armée lui aussi, car, d’après mon père, il a voulu se rétracter, et le lieutenant n’a pas apprécié qu’il ait joué un tour aussi pendable sans y avoir réfléchi. Mais Marceau... à la guerre !... » et ses yeux s’emplirent de larmes.

« Allons, ma chérie, je sais quelle place il a dans ton cœur. Dès que ton père reviendra parmi nous, nous en parlerons, et je ne pense pas qu’il soit défavorable à vos sentiments, mais tu es encore si jeune qu’il ne saurait, de toute façon, être question de mariage. De plus les circonstances sont si dramatiques, l’avenir si sombre...

- Justement, Maman ! Si marceau ne revient pas, j’en mourrais ! » et elle s’abbattit en sanglotant éperdument sur le lit, l’émotion et la tension accumulées ces derniers jours se relâchant brusquement.

Manette s’assit auprès d’elle, la redressa tendrement, et appuyant sa tête sur son épaule, leui dit en la berçant :

« Là, là, mon oiseau chéri, ma perle fine, ne te mets donc pas martel en tête ! Pourquoi  ne reviendrait-il pas, notre Marceau ? Pense à quoi il échape ! Il reviendra, tu verras, et tout ira bien ! Quand s’en va-t-il ?

- Demain, à l’aube, il faut que je sois à la porte  Sud pour le voir passer et lui dire adieu ! Tu viendras avec moi, dis, Manette ?

- Bien sûr, mon agneau, que ta vieille Manette va t’accompagner ! Bien sûr ! Mais il faut te laver le visage, ne plus pleurer, et dormir cette nuit, si tu ne veux pas lui montrer cette petite figure toute chiffonnée !! Il ne faut pas lui enlever son courage ! Allez, viens t’en, ma chérie, que je te bassine le front et les yeux, et tu me raconteras tout encore une fois, pendant que je tremperai la soupe ! » Et la bonne Manette entraîna son agneau avec elle vers la cuisine.

Dès qu’eles furent seules, Manette lui demanda : « Et as-tu revu maître Jacquinot ? A-t-il appris qutre chose sur les ci-devant ?

- Non, rien de plus que ce que nous savons déjà. Peut-être que, la  prochaine fois que nous irons voir ta cousine à Plessis-le-Château nous en apprendrons davantage.

- Nous n’avons pas vraiment besoin d’y retourner tout de suite, car il y a reste encore beaucoup de ce que nous avons rapporté, et je ne sais si ce serait trop prudent à c’t’heure !

- Pourquoi ? Ce fut une si agréable promenade !

- Dame ! Anselme me disait ce tantôt qu’à la pierre aux poissons il était question de mouvements inquiétants dans les bocages, que les paysans qui ne veulent pas de la République s’y sont réfugiés de plus en plus. Les Chouans, qu’on les nomme, car ils s’appellent la nuit en imitant le cri de la chouette.

- Les paysans devraient être contents que les seigneurs n’aient plus le droit de disposer d’eux et de leurs terres !

- Ah ! Mais c’est que la religion s’en est mêlée ! Ils sont très attachés à leurs curés, par là-bas, et ne veulent pas de ceux qui ont juré pour la République. Et la mort du Roi, ça ne leur passe pas non plus ! Tout ça pour dire que les chemins vont être de moins en moins sûrs !

- Ma bonne Manette, que je suis triste !! Je ne vois aucune raison de garder de l’espoir ! » À cet instant la porte s’ouvrit sur François chevauchant son bâton à tête de cheval et brandissant un sabre de carton. Il criait à tue-tête : « Mort aux ci-devant ! À l’attaque ! » Il était si drôle qu’il réussit à amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. Elle l’arrêta en le prenant dans ses bras et lui dit en l’embrassant : « Il ne faut souhaiter la mort de personne, François, ce n’est pas bien.

- Mais les ci-devants sont méchants.

- Tu serais bien incapable d’en reconnaître un si tu le voyais ! Crois-tu qu’ils aient deux têtes, ou un œil au milieu du front ?

- Cela m’est égal ! Ils sont méchants, tout le monde le dit ! »

Edmée ouvrit la bouche pour expliquer à son frère que ce que « tout le monde » disait n’était pas forcément vrai, quand elle prit soudain conscience du regard de mise en garde que lui jeta Manette. Elle soupira, pensant que, oui, hélas ! même les propos innocents d’un enfant pouvait apporter le malheur, et qu’il fallait être prudent avec tous, même avec ce petit garçon. Qui savait ce qu’il pouvait raconter au gamin avec qui il allait jouer ? Elle se contenta de l’embrasser encore, puis elle le relâcha et il repartit encourant.

La journée se passa comme dans un rêve pour Edmée, car elle agissait sans vraiment se rendre compte de ce qu’elle accomplissait. L’habitude la guidait, son esprit était tout entier tourné vers le lendemain et le départ de celui qu’elle aimait. Elle ne pouvait même pas imaginer ne plus le voir chaque jour, car ses visites au château avait été l’axe autour duquel ses journées s’étaient construites au fil de ces derniers mois. Voir son père, son Marceau, les quelques instants passés auprès d’eux donnaient un sens à l’attente de l’heure de la rencontre, et leur souvenir ensoleillait le reste de la journée. Plusieurs fois Manette dut la ramener à la réalité, alors qu’elle se tenait devant le buffet, les bras ballants et le regard vide, ou bien le couteau en main et la pomme de terre dans l’autre, ne sachant apparemment quoi faire de l’une et de l’autre. 

Mais la journée passa, puis la nuit, durant laquelle, malgré l’infusion de tilleul administrée par Manette, elle ne voulait guère dormir, tant elle avait peur de ne pas entendre le premier chant du coq. Et cependant ce fut Manette qui l’éveilla, car, sans s’en rendre compte elle avait fini par céder au sommeil, et elle l’aurait manqué sans la vieille servante. Elle savait bien, Manette, que même lourd de chagrin, un jeune cœur peut se réfugier dans le sommeil, et aussi que la jeune fille ne se serait pas pardonné de manquer le départ de celui qu’elle aimait. En descendant les marches de sa chambrette sous les toits, la vieille servante marmonnait pour elle-même : « Ah ! Oui-da ! Elle l’aime, pour sûr... Aujourd’hui ! Mais demain ? Et après ? Elle est si jeune !! L’absence, c’est terrible, tout peut changer ! Mais pourtant, moi, mon Anatole, jamais je n’en ai aimé un autre ! Marceau, lui, dame ! c’est autre chose ! ». Puis, entrant dans la chambre de la jeune fille elle la secoua doucement :

« Mademoiselle Edmée, le coq a déjà chanté deux fois ! C’est toujours dans votre idée d’aller à la porte Sud ?

- Mais bien sûr, Manette ! Quelle idée ! vite, vite, nous allons le manquer ! »

Elle n’eut qu’à enfiler sa robe, car elle avait dormi presque vêtue,  puis elles descendirent en courant les marches, s’enveloppèrent d’une mante, traversèrent la cour. Il faisait encore très sombre, le ciel ne faisait à peine que pâlir à l’est. Manette cogna à la porte d’Anselme.

« Nous n’avons pas le temps, Manette, il est toujours si lent !

- Pas question de courir la ville à cette heure sans Anselme ! Il est prévenu, il doit être prêt ! »

Et de fait le vieux marin sortit aussitôt ; muni d’une lanterne et de son bâton. En un tour de main la petite porte fut débâclée et les deux femmes et le vieil homme se retrouvèrent dans la rue. Tout était silencieux. Le chien de garde de la maison s’était contenté de flairer les jupes des femmes puis était retourné se coucher.  Dans une cour proche le coq chanta à nouveau. Edmée ne tenait plus en place. « Vite, vite ! Si il part avant que je puisse le voir, je ne vous le pardonnerai pas !

- Allons, demoiselle ! on ne met pas une armée en route d’un claquement de doigt ! Nous y serons à l’heure, je vous le promets ! »

Ils se mirent en marche, la jeune fille ne cessant d’avancer, puis de s’arrêter pour attendre ses  deux vieux compagnons qui se hâtaient de mieux qu’il ls le pouvaient. Enfilant rues, ruelles et venelles ils parvinrent aux environs de la porte sud de la ville. Il n’y avait plus vraiment de fortifications autour de la cité, mais quelques pans de murailles subsistaient, auxquelles s’adossaient des masures plus ou moins de guingois, car l’environnement avait changé : ce n’était plus les maisons des bourgeois commerçants et artisans du centre de la ville, où habitaient l’armurier et sa famille, mais les quartiers des plus pauvres, qui avaient utilisé les pierres des murailles croulantes pour bâtir de leur mieux des abris qui tenaient plus du taudis que de la maison. Les casernements où se trouvaient les hommes qui allaient partir étaient proches du château, et ils allaient devoir traversr une bonne partie de la ville. Edmée pensa qu’elle avait été sotte : elle aurait dû aller attendre au château, elle aurait suivi les hommes jusqu’à la porte, elle aurait été plus longtemps avec lui ! Elle s’en ouvrit à Manette qui répliqua :

« J’y avais pensé, ma mignonne, mais il n’était pas pensable de vous voir suivre l’armée comme une je ne sais quoi ! Laissez-moi faire, j’ai mon idée. »

Elle pénétra sous la voûte de la porte et frappa à un huis enfoncé dans l’épaisseur du mur.

« Qui va là ? » répondit une voix masculine.

- C’est moi, mon gars Lucas, Manette, tu sais bien, qui te donne de l’ouvrage de temps en temps, chez maître Fargaud, l’armurier.

- Madame Manette ! Qu’est-ce donc que vous faites icite à c’t’heure ? 

- Ouvre-donc, Lucas, je vais te le dire ! »

La porte s’entrouvrit et un homme qu’Edmée reconnut pour l’avoir vu casser du bois dans la cour de la rue Ferronière, se montra. Si Manette ne l’avait pas connu, elle n’aurait pas été rassurée : c’était une bonne trogne de pilier de cabaret que ce Lucas, barbu et chevelu, et ne sentant pas trop la rose, ma foi ! Mais il avait fait son gîte dans l’ancienne salle de garde de la porte, et c’était un endroit sûr où attendre le passage des soldats. Il fit les entrer tous quatre dans une salle basse et voûtée soutenue en son centre par un épais pilier. En plus de la porte, une petite ouverture donnait sous le porche d’où il était facile de voir qui y passait, mais qui était actuellement bouchée avec de vieux chiffons.

« Allez-vous me dire ce que vous faites là, à la parfin ? » grogna-t-il.

- Ma jeune  demoiselle, là,  voudrait voir passer les soldats tout à l’heure, et j’ai pensé que tu pourrais nous faciliter la chose !

- Ma foi, je vois ce que c’est ! Il y aurait bien un amoureux là-bas, pas vrai ? Ah ! jeunesse !! Installez-vous, et toi, Anselme, viens-t’en sur ma bancelle, tu viens de faire un long chemin avec ta patte folle ! J’vas vous ouvrir la boîte (c’est ainsi que l’on nommait ces petites ouvertures rectangulaires taillées dans l’épaisseur d’un mur) et vous pourrez voir. »

Il mit son propos à exécution, arrachant les vieux chiffons et posant un escabeau sous l’ouverture.

« Mettez-vous là, mam’zelle, vous pourrez voir ! »

La jeune fille dut se mette debout sur le tabouret pour voir la rue, mais elle remercia et prit son poste de guet pendant qu’Anselme allumait une pipe, après avoir offert sa blague à tabac à Lucas.

Ils n’eurent pas longtemps à attendre : bientôt une rumeur lointaine, puis plus de plus en plus proche, se fit entendre. Edmée trépignait sur son tabouret. Soudain, alors que les pas commençaient à résonner sous la voûte, elle se précipita vers la porte, qu’elle ouvrit toute grande. Les trois autres se levèrent aussitôt et Manette lui cramponna fermement le bras.

« N’aie crainte, Manette, je ne sortirai pas, pas encore, mais je ne voyais rien, là dessus ! »

Les hommes défilaient, leurs lourds brodequins râclaient les pavés, la voûte sonnore vibrait du vacarme de leur cadence. Ils portaient l’habit bleu qui leur avait valu leur surnom dans les campagnes, mais tous ne l’avaient pas, et le reste de leur costume n’approchait que de loin la notion d’uniforme. Ils portaient des braies longues, qui leur avait aussi valu le surnom de « sans-culotte » et certains arborraient même ce fameux bonnet rouge que le peuple avait obligé le Roi  à coiffer, quand il y avait encore un roi, avant  la terrible journée de janvier qui l’avait vu monter à l’échaffaud. Ils marchaient en silence, ces hommes, sans chant, sans bavardage, leurs visages graves reflétaient la dureté des temps qu’ils vivaient. Edmée se souvint qu’elle avait entendu dire que les Chouans se révoltaient dans le bocage, et que les Bleus étaient mis à dure épreuve. On avait dit au Châtau que toutes les frontières du pays étaient assiégées, les royaumes autour de la France voulant la perte de la jeune République. Ces hommes partaient non pour obéir à un général noble dans une guerre qu’ils ne comprenaient pas, mais pour défendre leur terre, et surtout un idéal qui les unissaient tous. Ils portaient fièrement le beau titre de Volontaires de la République. Il se dégageait de ce défilé silencieux une force de détermination qui fit passer dans le sang d’Edmée un frisson inconnu : soudain, elle comprit que ce que faisait Marceau, c’était bien ! Elle sut qu’il serait parti, de toutes façons, et elle ne l’en aima que plus. Elle sentit qu’il y avait là une force qui allait changer le destin, que les horreurs d’aujourd’hui ne pourraient abîmer ce mouvement généreux du peuple, en marche pour l’honneur du peuple. Son âme était emportée avec ces hommes, ses yeux brillaient, son souffle s’accélérait, ses mains se serraient, et soudain elle le vit : il était au milieu du rang, il marchait droit, la tête haute, et Mathieu l’accompagnait. Elle comprit qu’ils étaient déjà dans un autre monde, un monde d’hommes qui lui était fermé mais qu’elle pouvait pressentir. Elle aurait voulu l’appeler, mais elle n’osa pas, tant l’instant était solennel. Cependant, il parut sentir son regard. Il tourna la tête, baissa les yeux et la vit, dans la lumière de la lanterne que Manette levait haut. Un beau sourire passa sur son visage et il porta la main à son cœur. La jeune fille répondit par le même geste, ses yeux brouillés de larme, mais un fier sourire sur ses lèvres. Il passa. Il s’éloigna, et soudain, il ne fut plus là. Les hommes continuaient de marcher, d’autres personnes étaient sorties des masures pour les regarder. Quelques voix s’élevèrent :

« Allez ! les gars ! Sauvez le pays ! À bas les Autrichiens ! » et une voix lança « Vive la France ! » La foule reprit de toute sa force « Vive la France ! »

Le visage ruisselant de larmes, Edmée s’abattit dans les bras de Manette. C’en était fait, de l’enfance, car là, devant ces hommes, elle était devenue une femme.

 

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