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11/10/2010

Histoire d'un bouton - 2ème partie (2)

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                                CHAPITRE 5

INTERROGATIONS

 

Edmée, au sortir du château, fut saisie par une bourrasque d’un vent printanier qui rabattit son capuchon. Resserrant sa mante autour d’elle, elle hâtait le pas, pressée de retrouver maître Jacquinot. Elle avait bien vu en passant que l'échoppe était ouverte, mais l’artisan était invisible, un voiture arrêtée devant la boutique indiquant sans doute la présence d’une pratique. Elle souhaitait ardemment que ce gêneur aurait déguerpi quand elle arriverait, ce qui faisait que tantôt elle se pressait, tantôt elle ralentissait sa marche, partagée entre son impatience et la nécessité de lui  laisser le temps d’en finir.

Elle prit le temps de flâner en traversant la place du Marché, fit un détour par la ruelles des Cloutiers, la rue aux Gélines et déboucha enfin rue d’Argille. Heureusement, quand elle fut en vue de la boutique, elle put constater que la voiture était partie.

Elle pénétra dans l'échoppe, toujours aussi encombrée par le mobilier que le tapissier était en train de recouvrir. Elle appela :

« Maître Jacquinot !

- J’arrive, j’arrive ! » fit une voix qui venait du fond de la boutique, et le bonhomme apparut, les bras chargés d’un rouleau du fameux velours tricolore, qui effectivement,  promettait d’illuminer la pièce destinée à recevoir ce mobilier !

« Ah ! Mam’zelle ! Vous voilà ! Une petite minute, je me débarrasse », fit-il en déposant son fardeau avec un soupir de soulagement. « Alors ? Mais voyons d’abord si nous sommes tranquilles !», et il sortit dans la rue pour jeter un coup d’œil aux alentours.

« Personne ! Quoi de neuf, mam’zelle ? » interrogea avidement le tapissier.

- Eh bien je sais maintenant que la dernière arrestation faites il y a quatre jours était celle du ci-devant marquis de la Mesnardière, Il est certainement au cachot, et maintenant les jours lui sont comptés ! Mais que faire ? Il a été arrêté seul, mais nous ne savons rien de lui, a-t-il une famille ? Ont-ils émigré ou se cachent-ils encore dans le pays ? Que devons-nous faire de ce trésor ? »

- Calmez-vous, mam’zelle, tout n’est peut être pas perdu, je connais ce nom, je l’ai entendu chez des pratiques qui m’avaient donné un fauteuil à recouvrir avant ... tout ça (il ne savait comment nommer les événements qui bouleversaient leurs vies depuis plusieurs mois). Je crois que c’était leur notaire, ou quelque chose comme ça, je vais me renseigner. »

- Faites de votre mieux, maître Jacquinot, le temps est précieux, vous savez ! »

Instinctivement la jeune fille avait pris les mains du tapissier, et le regardait ardemment, et soudainement ils prirent conscience de l’étrangeté de leur situation : Edmée, encore au porte de l’enfance, bourgeoise, et maître Jacquinot, vieil artisan à qui elle n’adressait que des bonjours ou bonsoirs polis, réunis par un terrible secret qui pouvait les conduire à la mort s’il tombait entre de mauvaises mains !

« Ma foi, Mam’zelle, nous voilà quasiment attachés sur le même banc ! Si l’un tombe à l’eau, l’autre se noie aussi ! »

- Ne craignez rien, maître Jacquinot, je serai digne de votre confiance, comme vous serez, je le sais, digne de la mienne ! »

Le tapissier garda le silence quelques instants, puis, d’un ton calme et ferme, il ajouta :

« Parole jurée, Mamz'elle ! »

- Merci ! Je passe tous les jours, vous le savez, je ne veux pas m’arrêter à chaque fois, cela paraîtrait bizarre, mais quand vous saurez quelque chose, mettez quelque chose en vue, ou tenez, entrouvrez l’œil-de-bœuf, je m’arrêterai.  Il faut que je me sauve, maintenant, Maman pourrait s’interroger sur mon retard ! Elle s’inquiète si vite ! À bientôt ! »

Et la jeune fille s’échappa vivement, parcourant le chemin jusqu’à sa demeure d’un pas vif sans plus se détourner de son chemin. Tout en avançant rapidement la jeune fille se demandait comment elle allait procéder maintenant : il fallait découvrir ce qu’il était advenu de la famille du vieux ci-devant arrêté ! Il ne restait plus que lui dans le château, avait dit Mathieu, mais avait-il d’autres parents ? Étaient-ce des émigrés ? Étaient-ils encore cachés dans le pays, dans les environs de leur château ? Le renseignement fourni par Maître Jacquinot sur un éventuel notaire était bien vague ! Dans tous les cas, pourquoi avaient-ils abandonné leur fortune dans un fauteuil ? Toutes ces questions sans réponse tourbillonnaient dans l’esprit de la jeune fille, qui se retrouva sans trop savoir comment devant la porte de sa demeure. Elle sonna, Anselme, le vieux marin unijambiste, vint lui ouvrir.

« Alors, Mam’zelle, comment va not’ maître ? Et Marceau ? Et Mathieu ? Ne se languissent-ils point d’trop, enfermés comme ça ? »

- Vous savez qu’ils ont énormément de travail », répondit-elle. «  Mais c’est sûr que la maison leur manque, et qu’ils manquent aussi à la maison »  Soudain, une pensée lui traversa l’esprit, et, s’arrêtant, elle demanda au vieil homme :

« Dites-moi, père Anselme, vous êtes bien né dans notre province ? » Le vieil homme, qui clopinait déjà vers sa loge, se retourna :

« Dame oui, Mam’zelle, pas loin d’icite ! Au village de Champvallon, à une journée de marche, tout près de la mer, qui m’a toujours appelé, comme vous savez, et sans cette maudite jambe ... »

« Pardon, père Anselme », interrompit la jeune fille, qui avait déjà entendu maintes fois l’histoire de la jambe de bois du marin, « le nom de la Mesnardière, cela vous dit-il quelque chose ? »

- Mesnardière ? ça ne serait point des ci-devant, par hasard ? Je n’sais point trop... ! D’où vous t’nez ce nom-là, Mamselle Edmée ? Vous connaissez des ci-devant ? ça n’serait pas trop l’moment de s’en souvenir ! »

- J’en ai connu, qui venaient chez mon père pour leurs armes et j’ai entendu deux soldats qui en parlaient, quand j’étais au château. Ils disaient en avoir arrêté un, il y a trois jours. »

- Manette saurait mieux que moi, Mamselle, » répondit le vieil homme, «  J’ai passé beaucoup d’années sur l’eau, et puis c’est p’têt’bien de l’aut’ côté du pays, et Manette y a une grande parentèle, avec beaucoup de cousinages. »

- Oh ! ça n’a pas d’importance, père Anselme, c’était juste une idée qui me traversait l’esprit. Allez, bonsoir ! »

«  Bien sûr, » se disait Edmée en traversant la cour, « Manette ! Comment n’y ai-je pas pensé ? » À peine entrée dans la maison, elle se précipita dans la cuisine où elle savait trouver  la servante. Mme Fargaud et François s’y tenaient déjà, ce qui stoppa net l’élan de l’adolescente, qui, instinctivement, ne souhaitait pas questionner Manette devant sa mère. Mme Fargaud se lamentait, comme tous les soirs, sur la maigre chère qui était maintenant leur lot quotidien.

« Ma pauvre Manette, il va falloir retourner dans ton village, il reste peut-être des jardins qui n’ont pas encore été entièrement dévastés ! » 

Sa nature enjouée reprenant le dessus, elle ajouta « Encore heureux que tu sois là, chère Manette, ainsi que tes nombreux cousins ! »

« Il y a encore des choux, et des raves » répliqua la servante,.«  Je finirai le dernier morceau de lard pour un ragoût, et je retournerai bientôt chez ma cousine. »

- Ah ! nous ne sommes pas les plus à plaindre !! Quand je pense aux soldats ... »

- Je voudrais bien être soldat, moi aussi », intervint François, qui manipulait sa petite armée de plomb dans un coin de la cuisine, « Avoir un grand fusil et des plumes au chapeau, comme le commissaire Galipaud ! »

L’enfant, que sa mère tenait du mieux possible à l‘écart, n’était pas au courant de la disparition de l’ancien boulanger, et il gardait un souvenir émerveillé de la splendeur de son chapeau !

« Dieu merci ! Tu es bien trop jeune, j’espère que tout sera fini quand tu seras en âge d’aller à l’armée ! » s’exclama sa mère.

Edmée se demandait quand elle pourrait tirer Manette à part, quand celle-ci lui proposa de venir l’aider à apporter quelques bûches, la provision près de l’âtre étant bien basse. Elle ne se fit pas prier, et quand elles furent dans le bûcher, elle en profita aussitôt, racontant ce qu’elle prétendait avoir entendu dire aux soldats. Manette se redressa et dit :

«  Mais oui ! ma cousine est mariée au neveu du métayer de ces nobles-là ! D’ailleurs, peut-être pourrions-nous pousser jusque là quand nous irons acheter des vivres, mais il faudra que je dorme chez ma cousine, c’est trop loin pour une seule journée de marche.

- Ah ! Manette ! je voudrais bien t’accompagner ! Je m’ennuie tant tout le jour, et je pourrais t’aider ! »

- Vous n’y pensez pas, Mademoiselle !! Une jeune et jolie frimousse comme la votre serait trop tentante pour les gueux qui courent la campagne en ce temps maudit ! Et qui porterait le repas au château ? »

- Manette, il faut, il faut, entends-tu, que je t’accompagne », s’écria la jeune fille dont les yeux se remplirent de larmes.

- Eh là ! ma jolie, qu’y a-t-il donc ? Pourquoi ce chagrin ? Tu me caches quelque chose, mon petit poussin, raconte à ta Manette ! » Et Edmée, qui avait une confiance aveugle en Manette, lui raconta toute l’histoire, bien heureuse au fond d’elle-même, de partager ce fardeau avec quelqu’un.

La vieille servante, les yeux ronds et la bouche béante d’étonnement, écouta sans mot dire l’histoire du trésor de Maître Jacquinot. Quand Edmée eut terminé, Manette laissa passer quelques instants de silence, puis, son bon sens reprenant le dessus, elle déclara d’un ton assez rêveur :

« C’est un bien brave homme que ce maître Jacquinot ! Il y en a bien qui l’aurait gardé pour eux, le trésor ! » Et s’animant, elle se leva soudain et changeant de ton elle s’écria :

« Et vous, mademoiselle, quelle folle ! Aller vous mêler de ça ! Allons allons, ne pleurez pas, » ajouta-t-elle en voyant les larmes qui à nouveau inondaient les joues d’Edmée. « Ne pleurez pas, je vais y réfléchir, je vas bien trouver quéqu’chose ! Oui, c’est bien sûr, il faut que j’aille au pays, et vite encore, car le pauvre ci-devant n’en a plus pour longtemps, à mon avis ! Allons, rentrons vite avec le bois, Madame va se demander ce que nous complotons ! » Les bras chargés de bûches, les deux femmes regagnèrent la cuisine. Elles y trouvèrent Mme Fargaud assise, les bras ballants, blanche comme un linge.  Devant elle, tournant son bonnet dans ses grosses mains, se tenait Anselme,  l’air malheureux et tout « bistroublé », comme il disait.

« Allez, Madame, remettez-vous ! ah j’aurions point dû vous en causer ! Mais c’est que tout le monde en parle !

« De quoi ? » intervint Manette.

« Des chalands, Manette, des chalands ! Pour en tuer plus à la fois y mettent tous ceux des prisons sur les barges à ordure, et au milieu du fleuve, Y z’ouvrent le fond et alors... »

Il termina sa phrase par un geste qui traduisait le sort réservé aux malheureux condamnés.

« Quelle horreur ! » s’écria Edmée, qui se laissa tomber, toute pâle, sur une chaise. « Ils ont commencé quand ? »

- Ce matin, à ce qu’il paraît » répondit Anselme.

Les trois femmes étaient muettes d’horreur à ces nouvelles. Quand cela s’arrêterait-il ? La Terreur, on disait que c’était ce que voulait inspirer les nouveaux maîtres du pays. Eh bien, ils avaient réussi ! Soudain Edmée repensa à son vieux ci-devant : avait-il pris le bateau fatal ? Dans ce cas, il n’y avait plus grand-chose à faire ! Elle lança un regard éperdu à Manette, qui comprit aussitôt et déclara en se levant du tabouret où elle s’était affaissée à son tout :

« C’est ben horrible, tout ça, Ben horrible ! mais il faut quand même manger tous les jours ! Madame, il faut que je parte en expédition dans ma parentèle, pour tenter de ramener de quoi mettre au pot ! Mais il faut que j’aille encore plus loin, et je devrai passer la nuit. »

- Tu n’iras pas à pied, Manette ? »

- Non, j’emprunterai la charrette du marchand de bois, il ne s’en sert plus guère  à c’t’heure, et il sera bien content d’avoir en échange un peu de quoi garnir sa marmite ! Mais il faudrait que Mlle Edmée m’accompagne, pour m’aider. »

Mme Fargaud fronça les sourcils.

« Ne vaudrait-il pas mieux emmener Anselme ? »

-  Et vous laisser sans protection ? ça non ! Et puis ça fera du bien à Mademoiselle de sortir un peu hors de la ville. 

- Mais qui portera à manger à nos hommes ? » s’inquiéta Mme Fargaud.

- Il faudra leur donner demain pour deux jours et leur expliquer », répondit Manette, qui apparemment avait vite envisagé toutes les éventualités.

- Si tu crois que c’est ce qu’il faut...mais pour deux jours ! ce sera dur ! » répondit d’un ton las Mme Fargaud qui s’en remettait de plus en plus à sa servante.

La journée passa, occupée par les diverses tâches habituelles, et le soir venu, Manette rejoignit Edmée dans sa chambre.

Parlant bas, elle lui dit :

« Demain, vous direz à votre père, pour votre absence d’un jour. Souvenez-vous : vous m’aidez aux provisions. Pas un mot de plus, et pas plus à Marceau ! Il y a plus d’oreilles que de murs, là-bas !

- Merci, Manette, merci ! » s’écria la jeune fille avec reconnaissance.

- Chut ! Si votre mère arrivait ! Ah ! Vous m’en faites faire des sottises, Mademoiselle ! Un vieux bonnet comme moi, aller courir les routes dans un complot ! Mais je n’peux point avaler ce qu’ils ont fait aujourd'hui ! C’est pas humain ! Si on peut en sauver, on en sauvera ! J’crois que pour le vôtre, c’est trop tard, mais il a peut-être de la famille... Allez, il faut dormir, maintenant  ! » et la servante, après avoir embrassé la jeune fille, monta dans sa mansarde en grommelant tout bas :

« Ah ! Jeunesse ! Jeunesse ! Mais si elle n’était pas là, la jeunesse, pour nous remuer, on en serait bien marri ! »

 

 

                                             CHAPITRE 6

                                                PRÉPARATIFS

 

Le temps ne passait pas aux yeux d’Edmée. Elle aurait déjà voulu partir avec Manette, parcourir la campagne, chercher, et surtout trouver !! Mais pour le moment, elle arpentait à nouveau les rues de la ville en direction du Château. L’atmosphère de la cité était pesante. Les gens marchaient les yeux baissés, ne s’accostaient plus pour parler du temps ou du cours des farines, comme avant, avant cette horrible tempête qui secouait le pays. Edmée se souvenait parfaitement que son père avait été fort favorable aux nouvelles idées, au début. Il trouvait juste et normal qu’il ne fût plus nécessaire d’être noble pour faire son chemin dans la vie. Mais les évènements avaient pris une tournure de plus en plus effrayante. Les délations allaient bon train, il fallait fournir son content de victimes à la Veuve, qui se dressait sur la place de l’Hôtel de Ville, et maintenant, ces noyades dans le fleuve !! Edmée sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine, à l’idée de ce que ces malheureux avaient dû ressentir : l’angoisse de l’attente, puis la lutte pour essayer de nager quand même, l’instinct de vie est si fort ! Mais les soldats repoussaient les victimes dans l’eau, on entendait les cris de la rive. Elle avait appris tout cela à la pierre à poissons, où elle s’était rendue avant d’aller voir son père. Les pêcheurs venaient de rentrer, et les commères s’affairaient autour des étals. On n’en parlait pas à voix haute, bien sûr, mais les commentaires allaient bon train à voix basse, quand on pouvait avoir un peu confiance en celui à qui l’on parlait. Edmée s’était contenté d’écouter, mais elle avait été si bouleversée qu’une des mareyeuse s’était aperçu de sa pâleur et l’avait fait asseoir en lui disant :

« Oh là ! Ma poulette ! Ce n’est point pour vos jolies esgourdes, ces histoires de mort et martyr ! Là , asseyez-vous, buvez ça, ça ira mieux ! »

Elle lui avait fait ingurgiter un petit verre de ratafia, qui lui avait affreusement brûlé la gorge et l’avait fait tousser et pleurer, mais lui avait rendu ses couleurs. En ramenant ses poissons rue Ferronière, elle ne pouvait s’empêcher de voir par l’imagination la scène horrible, et elle avait tout raconté à Manette en arrivant. Cela l’avait soulagée, un peu délivrée de ces images affreuses. Maintenant, en se rendant au Château, une question la taraudait : le vieux ci-devant avait-il péri lui aussi dans le fleuve ? Elle espérait bien le savoir, peut-être Marceau aurait-il eu l’idée de s’en inquiéter. Mais elle lui avait confié si peu, pourquoi se serait-il soucié de cet aristocrate dont elle lui avait demandé le nom ? Elle pénétra dans la cour du Château, montra son laissez-passer et se dirigea vers les degrés qui menaient à la salle basse où se trouvaient toujours les forges.

« Bonjour, Mademoiselle Fargaud! » lui lança le soldat de garde en haut des marches.

« Bonjour Citoyen soldat ! », répondit-elle en pressant le pas, car elle avait toujours un moment de recul devant  ces hommes qui, sur un ordre pouvaient bouleverser la vie de quiconque.

« Sergent, mademoiselle, s’il vous plaît, depuis hier ! » précisa fièrement le soldat. Edmée jugea nécessaire de marquer son admiration :

« Mes félicitations ! Je pense que vous le méritez ! » et elle s’engouffra dans l’escalier. Une fois dans la salle, toujours aussi enfumée et sombre, elle se fraya un passage vers le coin où travaillaient son père, Marceau, Mathieu et leur apprenti. Le manque de nourriture et ce travail intensif avaient marqué les visages. Maître Fargaud avait plus de rides, et elles étaient d’autant plus visible que la poussière de charbon et de fer s’y incrustaient, car ils avaient peu de possibilité pour se laver vraiment, surtout qu’il avait fait si froid tout l’hiver !. Les yeux de Marceau brillèrent quand il aperçut la jeune fille. Elle embrassa son père, et les quatre hommes se réunirent autour du panier pour se partager les provisions qu’il contenait.

« ça n’a pas dû vous fatiguer beaucoup à porter », maugréa Mathieu. « Il n’y a pas grand chose là dedans ! »

Et il empoigna son quignon de pain noir dans lequel il mordit avidement.

« Il y a un morceau de lard, mais c’est le dernier. Justement, père, il faudrait faire durer ces provisions deux jours, demain je ne pourrai venir. Je pars avec Manette dans sa famille, du côté de Plessis-le-château, pour voir si nous pouvons ramener quelque chose. »

- Plessis-le-Château ! Mais c’est trop loin pour faire le parcours dans la journée ! Les jours rallongent, mais cela vous ferait revenir à la nuit noire et je ne souhaite pas ... »

- Justement, père, nous resterions dormir chez la cousine de Manette, et ne rentrerions que le lendemain. »

- Mais », objecta Marceau, « cela nous fera deux jours sans repas ! »

- Heureusement que je suis là ! » s’exclama sur un ton de fanfaronnade Mathieu. « Je ne suis pas fier avec les soldats, moi, et si je leur demande, je pense qu’Anselme pourra prendre votre laissez-passer, Mademoiselle Edmée, pour ces deux jours »

- Vraiment ? mais quelle bonne idée ! » s‘écria joyeusement Edmée, décidée à ne pas ménager la flatterie auprès de Mathieu. « Est-ce que vous pourriez nous arranger cela tout de suite ? 

- Oui, oui, j’y vas de ce pas ! » et le garçon s‘éloigna, en mâchonnant son pain.
Maître Fargaud s’intéressant ostensiblement  à son panier, Marceau et Edmée se retirèrent derrière leur pilier favori pour s’entretenir. Le jeune homme prit la main que la jeune fille lui abandonnait volontiers.

« Comment allez-vous, chère mademoiselle Edmée ? Cela ne vous inquiète pas trop, cette expédition demain ? » Dans ces paroles banales il mit toute la tendresse qui emplissait son cœur, et il les accompagna d’un regard si explicite qu’Edmée rougit, baissa les yeux en souriant, son cœur sautant dans sa poitrine de joie et d’exaltation de se sentir aimée par celui qu’elle aimait.

« Mais non, Marceau ! Au contraire, cela me distraira, je suis complètement retournée depuis que j’ai appris ce qui s’était passé sur le fleuve il y a deux jours ! »

- Nous étions tous bouleversés, ici », répondit Marceau. « Il n’y avait guère de bruits dans l’atelier, car on entendait les chariots qui traversaient les cours, et un soldat nous avait renseigné. « Ce sont tous ces ci-devants et tous ces suspects, on va leur apprendre à nager ! Il n’y a pas assez à manger pour les bons républicains, on ne va pas garder toutes ces bouches inutiles, et la Veuve, elle ne suffit plus » qu’il nous a dit. Nous étions frappés d’horreur, et le soldat a ajouté « Eh bien quoi ! en voilà des façons de réactionnaires ! Ce serait-y que vous allez les pleurer, ces affameurs ? ». Nous nous sommes remis au travail, mais quand on a entendu des cris qui montaient du fleuve, qui passe au pied du Château, nous avons redoublé de coups de marteau, pour ne plus les entendre ! »

- Et vous n’avez bien sûr pas su les noms de ces gens ? »

- Ma foi non, et ils étaient bien trop nombreux, je pense qu’ils ont vidé les geôles. Cependant, Mathieu m’a dit que le ci-devant de la Mesnardière y était parti aussi. Il me l’a dit, parce qu’il a cru que cela m’intéresserait, rapport à ce que vous m’aviez demandé, mademoiselle Edmée. Il avait un bien mauvais regard, aussi je me suis efforcé de lui assurer que cela ne m’importait aucunement. 

- Mon Dieu, Marceau, c'est de ma faute ! Il vous soupçonne maintenant peut-être ! 

- Non, non, je crois l’avoir convaincu, et puis que m’importe ! »

Bouleversée, la jeune fille s’accota au pilier. Ainsi il était mort, le vieux noble qui n’avait pas voulu s’enfuir ! Un chagrin inattendu lui emplit le cœur. Mais Marceau ajouta à voix basse :

« Il faudra quand même m’expliquer un jour ... Mais attention, le voilà qui revient ! » Et les deux jeunes gens s’écartèrent du pilier, faisant mine d’aller au devant de Mathieu qui s’avançait, accompagné du Sergent.

« Alors, ma petite demoiselle, vous aimeriez bien  que je vous fasse une petite faveur, je crois ? Et qu’est-ce que j’aurais en retour ? » demanda-t-il avec un sourire qu’il avait voulu galant, mais qui n’était que grossier.

- Je vous en serai reconnaissante monsieur le sergent, et mon père aussi ! Si un jour il faut arranger votre arme, vous serez le premier ! »

- Ah ! Mais c’est que j’aurais bien aimé un petit bécot ! »

Voyant les sourcils de son père et de Marceau se froncer de façon inquiétante, Edmée se dépêcha de répondre sur un ton badin :

« Mes bécots sont pour mon promis, monsieur le sergent ! pardonnez-moi ! 

- Bien ! Bien ! Ce que j’en disais, c’était par galanterie », dit le soldat, qui avait fort bien vu lui aussi les yeux flamboyants de maître Fargaud et de Marceau. Comme ce n’était pas un mauvais bougre, il se contenta de sa réponse et continua :

« Donc, c’est d’accord, vous donnerez votre laissez-passer au citoyen gardien Anselme, mais pour deux jours seulement, n’est-ce pas ? 

- Oui, oui, c’est promis ! » répliqua Edmée. Puis elle prit congé de son père par un affectueux baiser. Elle serra la main de Marceau, comme à l’accoutumée, mais Mathieu vint vers elle la main tendue et ce n’était pas le moment de le froisser. Elle lui toucha le bout des doigts et s’enfuit rapidement.

En regagnant sa maison, elle se laissa aller à verser les larmes qui lui serraient la gorge depuis qu’elle avait eu la certitude de la mort du marquis de la Mesnardière. Elle ne le connaissait pas, peut-être avait-il été un de ces seigneurs arrogants et durs, mais peut-être pas ! Et de toutes façons personne ne méritait de mourir comme ça !

« Il faut que je m’arrête chez maître Jacquinot, il doit se ronger les sangs, et il aura peut-être quelque chose à m’apprendre ! »

En entrant dans la rue d' Argille elle vit aussitôt que l’œil-de-bœuf était ouvert : la voie était donc libre. Quand elle entra dans la boutique le vieil ébéniste se précipita vers elle et la fit passer aussitôt dans son arrière-boutique.

« Avez-vous du nouveau, maître Jacquinot ? »

« Si l’on veut ! j’ai retrouvé le valet du notaire pour qui j’avais recouvert le fauteuil – une bergère, belle, à l’ancienne mode – et tout ce que j’ai pu savoir, c’est que le notaire a lui aussi quitté la ville, on le regardait de travers parce qu’il s’occupait des affaires des ci-devants ! J’vous jure ! Y n’faisait qu’ son travail ! Y a plus de justice ! Quand au nom que vous m’avez dit, le valet n’en savait rien, il aurait fallu retrouver le notaire, mais ça ! J’nai point pu savoir où il était parti ! »

« Tant pis ! Demain je pars avec Manette, notre servante, et là ce sera mieux, car sa nièce est l’épouse du régisseur de ces Mesnardière

- Vous avez mis Madame Manette dans l’secret ? C’est point trop prudent, ça ! 

- Il le fallait bien, comment aurais-je pu, toute seule, arpenter la campagne en posant des questions ? Et j’ai bien fait, puisque demain nous irons tout droit chez des personnes qui pourront très bien nous renseigner. 

- Mais si j’peux m’perrmettre, mam‘zelle, y n’ faudrait point dire mot du trésor ! Les meilleurs sont tentés quéque fois, quand il y a de l’or qui tinte ! »

« N’ayez crainte, maître Jacquinot, tout ce que je chercherai à savoir demain sera si le vieux monsieur était seul, si il a une famille, et où elle se trouve, ce sera bien suffisant ! Ensuite, nous aviserons ! » Et la jeune fille prit congé du vieil artisan. Son cœur de quinze ans était partagé entre la crainte, la tristesse et l‘excitation de l’aventure ! Elle avait hâte d’être au lendemain ! Qu’est-ce qu’il dirait, Marceau, quand elle lui raconterait tout !!

 

 

                                             CHAPITRE 7

                 

                                    DANS LA CAMPAGNE ...

La mule de Joseph Carriton, marchand de bois de son état, allait bon train par ce petit matin de printemps. Manette tenait ferme les rênes, elle avait appris à mener une charrette dans sa jeunesse, et s’en tirait toujours très bien, surtout qu’Artémise, la mule, la connaissait et se souvenait certainement des carottes et autres friandises qui lui étaient généreusement distribuées à chaque livraison de bois chez Maître Fargaud. Edmée, assise aux côtés de la servante, fermait les yeux et laissait le soleil de mai baigner son visage, et les parfums de la campagne pénétrer ses narines. Là, tout de suite, elle oubliait tout, les horreurs de la Révolution, la faim, la peur, le trésor, tout, sauf la pensée de son amour pour Marceau, de l’amour de Marceau pour elle, qui semblaient intimement liés dans son jeune cœur à la douceur du soleil et aux parfums du printemps. Elle revoyait sans cesse le regard du jeune homme, et cela lui faisait à chaque fois sauter le cœur dans sa poitrine.  La voix de Manette la tira de son délicieux rêve.

« À ce train-là, nous devrions être bientôt à Champvallon, qui est le village d’Anselme, à peu près à mi-route du Plessis. Nous allons y faire étape,  j'ai une commission à faire à la sœur d’Anselme, et elle aura peut-être quelque chose pour nous. »

« Tu crois qu’elle pourra nous renseigner sur les ci-devant ? » demanda Edmée.

- Pardienne ! Quand vous avez une idée en tête ! Mais non ! N’oubliez pas que nous cherchons des provisions, aussi ! Et même surtout ! Je ne sais plus quoi mettre dans mes casseroles ! 

- Oui, pardon, tu as raison ! Mais cette histoire m’empêche de penser à autre chose...

- Tatata ! Tout à l’heure, quand vous étiez en train de sourire aux anges, je suis bien sûre que ce n’était pas le ci-devant qui vous trottait par la tête ! »

Edmée rougit et Manette lui dit en souriant :

« Allons, ma poulette, je me souviens très bien de mes seize ans et de mon Anatole, quand il venait à la brune faire sa cour dans la ferme de mon père ! C’était avant que la mort ne l’emporte, lors d’une épidémie de suette qui en a tué bien d’autres ! C’est là que vot’maman s’est souvenue de sa sœur de lait et quelle m’a prise à son service, dans sa nouvelle maison, lors de ses noces. Elle m’a sauvé la vie, pour sûr ! En ce temps-là c’était plutôt de me jeter dans le puits, que j’avais envie ! Mais baste ! pas de pensées grises aujourd’hui ! Je sais bien, tout le monde sait bien que Marceau a su vous plaire, et par ma foi, vous avez bien choisi ! C’est un cœur droit et  un fier ouvrier que ce gars-là ! Je crois bien que notre Maître le verrait bien prendre sa suite ! »

- C’est vrai, Manette, je l’aime ! là ! c’est dit » et Edmée éclata de rire, toute à la joie d’entendre sa propre voix  clamer au soleil et au vent ce qui était, croyait-elle, un secret. « Et tu sais, je crois bien qu’il m’aime aussi ! »

- Vraiment ? Tu crois ? » répondit Manette d’un ton faussement étonné. « Je le croirai bien itou ! Et vot’ papa et vot’ maman aussi, je crois bien qu’ils le croient !! »Et ce fut à son tour de rire devant la mine un peu déconfite de la jeune fille.

« Ma poulette », ajouta-t-elle, « Vous êtes, Dieu merci, tous les deux aussi francs que l’or et clairs que l’eau de source, ce n’est pas difficile de voir en vous, et c’est tellement joli, surtout par les temps qui courent, que c’est comme une petite lumière dans la nuit. »

« Eh bien, Manette ! Je ne te connaissais pas cette âme de poète », dit Edmée, « Tiens il faut que je t’embrasse pour ça ! » et elle mit aussitôt son propos à exécution, renversant du même coup la coiffe de la servante qui fit faire un écart à Artémise.

« Bond’la, Mademoiselle ! Attention ! » dit Manette. « Vous allez nous faire verser ! » Mais elle aussi riait de bon cœur, et oui, cela faisait vraiment du bien d’aller sur ce chemin de campagne entre deux haies fleuries d’aubépines et d‘églantiers, de parler d’amour et de rire, rire !

L’arrêt à Champvallon fut fructueux : la sœur d’Anselme leur servit une bonne assiette de soupe et trouva au fond de son cellier un sac de panais et de ces tubercules encore assez nouveau mais qu’elle connaissait grâce à son frère : des pommes de terre. Anselme lui avait appris, bien avant que cette plante soit à la mode à Paris, que l’homme pouvait s’en nourrir, et pas seulement les cochons ! Il avait ramené ce savoir de ces voyages, et Marthe Grosjean, qui lui faisait confiance, en cultivait depuis.

« Y a pas encore grand monde pour aimer ça, c’est trop nouveau, surtout dans nos campagnes », déclara la fermière plutôt fière d’avoir quelque chose à apprendre à la Manette de maître Fargaud, qui, comme tous les gens de maison, regardait un peu de haut ceux de la campagne. « Et ça tombe drôlement bien, parce que ces gueux – pardon, les citoyens soldats - ils n’en veulent point !  Alors je peux vous en donner et y en aura d’autres ! »

« C’est donc ça qu’Anselme m'avait dit, que ce serait une surprise ! », dit Manette, sans cacher sa satisfaction et son admiration. « Mais je peux vous les payer, Madame m’a donné de quoi. »

- Des assignats ? » demanda d’un air soupçonneux Marthe Grosjean.

- Non, une pièce d’argent, mais n’en parlez pas ! 

- Pour sûr que non ! » Et la fermière cligna de l'oeil d’un air complice.

Une fois les tubercules chargés et Manette ayant bien écouté la manière de les cuisiner, les deux femmes reprirent leur course vers Plessis-le-Château où résidait la nièce de Manette, Rose Bourgouin, épouse du régisseur des ci-devant de la Mesnardière. « Les choses sérieuses vont commencer », se dit Edmée.

Le bourg de Plessis-le-Château  se composait d’une petite dizaine de maisons groupées autour de son église. La rue principale se continuait, après avoir franchi une vaste grille, par l’allée qui menait au château.  En  traversant le village, Manette et Edmée ne purent faire autrement que de remarquer les portes fermées, les volets tirés sur plusieurs façades. Les chaumières avaient pourtant bonne allure : le chaume épais et bien taillé, les épées des feuilles d’iris qui assuraient la solidité de faîte commençant à pointer, les huisseries bien jointes montraient un entretien régulier. Cependant plusieurs semblaient inhabitées, et si les autres étaient ouvertes, les habitants devaient se tenir à l’intérieur, car la rue était vide, pas d’enfant, pas de poule grattant le sol, seul un chien enchaîné se démenait en aboyant au passage de la charrette.

« Je suis bien sûr qu’il n’y a plus guère d’hommes par ici, ça va être dur au temps de la moisson ! Mais pourquoi les gens s’en sont-ils allés ? Il devrait y avoir les femmes, et les drôles ! »Dans son trouble, Manette laissait revenir les expressions de sa jeunesse : les drôles, les enfants ! La charrette franchit la grande grille, dont les vantaux pendaient sur leurs gonds, trace du passage des soldats. Au loin, dans la trouée de l’allée, se dressait la façade blanche du château. C’était un charmant bijou de la Renaissance, se mirant dans les bassins qui avaient remplacé les douves, ses clochetons et ses cheminées se découpaient en dentelle sur le ciel du couchant. Edmée se demanda si le château avait été abîmé ; il était trop loin, elle ne pouvait voir si les fenêtres avaient été brisées, mais elle en était presque certaine, d’après l’état de la grille d’entrée. En tous cas , il n’avait pas brûlé !! La toiture d’ardoise était intacte.

La maison de Rose Bourgouin se dressait juste après l’entrée dans l’allée, sur la gauche. Elle était précédée d’une cour fermée d’une haie d’aubépine, dont le parfum sucré accueillit les deux femmes dès qu’elles y eurent pénétré par le portail central. La maison était cossue, de forme carrée, au toit d’ardoise mansardé. Un perron de deux marches menait à la porte d’entrée. Les écuries et le poulailler occupaient les deux côtés de la cour. Le sommet de grands arbres dépassant du toit annonçait les débuts du parc, sur lequel un jardin, moitié fleur, moitié potager était pris. On y accédait par une charmille qui longeait un côté de la maison. Edmée se disait que la maison du régisseur de ci-devant était bien plus belle que la sienne, et pourtant Maître Fargaud était un bourgeois libre de la ville, et son propre maître. Comme devinant ses pensées, Manette remarqua :

« Tous les régisseurs ne sont pas si bien lotis ! Cette maison a été bâtie à l’origine pour la retraite d’une tante du marquis, et quand elle est morte, on y a installé Rose et sa famille, leur chaumière devenant trop petite pour leurs six enfants. Il faut dire que le Bernard Bougouin ne pleure pas sa peine ! Un régisseur comme lui, ça se recherche, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval ! »

Pendant ce temps, la porte s’était ouverte et une femme d’à peu près quarante ans, ronde, avec encore de fraîches couleurs aux joues, le jupon court mais la mise d’une paysanne qui a du foin dans ses sabots, était  sortie sur le perron.

« Ah ! Dieu du ciel ! C’est-y point Manette Ferrière, la cousine du patron ! ». C’était la coutume dans l’ouest, que le maître et la maîtresse d’une ferme, s’appellassent entre eux le patron, ou la patronne.

« Eh oui, ma bonne Rose, c’est bien moi, avec notre jeune demoiselle. Edmée, voici ma cousine Rose. »

Rose fit une révérence à laquelle répondit aimablement Edmée. Les deux cousines s’embrassèrent, quatre fois comme le veut la coutume, et Rose Bourgouin déclara :

« Mais vous n’allez pas rester sur le pas de la porte ! Entrez-donc, j’vas vous servir une bolée de cidre, avec un chanteau d’pain. C’est de l’orge, mais dame ! C’est mieux que rien. »

Edmée et Manette se regardèrent : du pain d’orge ! À côté de celui moitié sciure, moitié farine pourrie de la ville ! Et du cidre !

« J’crés que j’peux deviner ce qui vous amène si loin de votre ville, ma bonne », dit en souriant Rose Bourgouin. « Ce serait-y point qu’il n’y a plus grand chose à glaner dans vos faubourgs ? La famine est partout, surtout après les réquisitions ! »

« Ah ! Toujours aussi finaude, à c’que j’vois ! »répondit Manette en entrant et en s’asseyant sur l’un des deux longs bancs qui flanquaient la grande table de chêne au centre de la cuisine. «  Eh bien, si je pouvais ne pas revenir les mains vides, ce s’rait une bien bonne chose ! Tu sais bien, cousine, que c’est bien plus dur en ville ! Et  depuis que le maître n’est plus à la maison...

- Il n’est pas parti aux armées quand même » coupa Rose avec étonnement.

- Non, non », répondit Manette, et elle raconta la situation de la famille Fargaud à sa cousine, qui avait posé sur la table un pichet et une tourte de pain.

« As-tu un four, dans ta maison de ville ? » demanda Rose.

- Oui, dans les ateliers, » répondit Edmée. « Il ne sert plus, mais il est en bon état. »

- Je pourrai vous donner de l’orge pour faire votre pain, enfin, votre galette, car ce n’est point du pain de chrétien ! 

- Mais nous en serions bien contente ! » dit Edmée avec reconnaissance. Les deux cousines se mirent à bavarder et à échanger des nouvelles de la parentèle, qui, comme l’avait dit Anselme était nombreuse. Maître Bourgouin n’était pas parti aux frontières : il avait encore trois enfants petits, et avait passé l’âge, mais il était inquiet : bientôt, si la situation ne s’arrangeait pas, même les pères de familles, mêmes les vieux partiraient. Plusieurs familles du village étaient parties, les hommes refusant la conscription étaient allés se cacher plus au sud, dans le Bocage, et des bruits de colère et de résistance aux Bleus, comme on appelait les soldats de la république, se faisaient de plus en plus sinistres.  Edmée se demandait bien comment amener la question qui l’intéressait quand elle entendit Manette, qui, l’air de rien, avait amené sa cousine où elle le voulait, demander d’un ton faussement indifférent :

« Nous avons vu les grilles mises à bas, le château a donc été pillé ? »

Rose baissa instinctivement la voix :

« Ah ! bond’la ! C’que nous avons eu peur ce jour-là ! ils sont passés juste au pied  d’not’porte, les soldats ! Nous étions enfermés, les volets clanchés, parce que le gars Jérôme avait donné l’alarme !  Mais nous n’savions point si ils ne s’en prendraient pas à nous itou ! Dame, on travaillait pour les ci-devant, n’est-ce pas ? Mais heureusement, ils n’en avaient qu’après les châtelains ! Y sont entrés dans le château, ils ont emmené le vieux marquis, et j’ai vu repasser les charrettes qu’ils avaient amenées vides chargées de tout ce qu'ils ont pu y entasser. Y n’ont pas mis l’feu, car j’ai entendu le Commissaire dire que le château l’intéressait, mais nous ne l’avons plus vu ! 

- Il le connaissait donc, le château, ce Commissaire ?

- Tout l’monde le dit, qu’les soldats répétaient « Cassez rien ! Le citoyen comissaire veut tout retrouver ! » mais on n’en sait pas plus.

- Ils ont emmené beaucoup de monde ? »

- Ah ben non ! Tous les oiseaux étaient envolés ! Y’n’restait que le vieux marquis, trop vieux, qu’il disait, pour manger le pain de l’étranger ! J’crois bien qu’y n’mange plus guère à c’t’heure ! »

- Non, le pauvre », intervint Edmée, et Manette raconta la triste fin du vieil homme. Les larmes coulaient sur les joues rebondies de Rose, et elle prit son devantiau de toile blanche pour les essuyer. Les deux femmes se taisaient, comprenant la peine qu’éprouvait Rose Bourgouin, qui avait si bien connu le marquis. Les paroles vinrent toutes seules :

« Ah ! Quand ils sauront ça, ceuss qui s’en sont partis en Angleterre ! ça va leur briser l’cœur ! Comment le leur faire savoir ? Mais à quoi bon maintenant ! Ah ! pauvre, pauvre de nous ! Et son petit-fils, monsieur le vicomte, qui l’aimait tellement ! C’est qu’il l’avait élevé, le comte étant mort  aux armées. Il fallait voir la fierté dans ses yeux, quand il le regardait ! C’est que c’est un bien beau gars, not’vicomte ! Droit comme un peuplier, le regard franc et clair, le rire toujours aux lèvres ! Y s’arrêtait souvent pour entrer boire un bol de cidre, ou une jatte de lait, et toujours un mot pour plaisanter ! » Et elle se remit à pleurer.

Edmée était effondrée : partis ! Tous partis ! Où ? Et même, comment les joindre ? C’était la guillotine assurée si elle se faisait prendre à comploter avec les ci-devants, en plus émigrés ! Pour elle et toute sa famille ! Non, il n’y fallait même pas songer.

Elle interrogea timidement : « Il sont partis vraiment tous ? »

« Oui, Madame la Comtesse, sa sœur, sa mère, son fils. Le marquis était veuf depuis longtemps, il n’a point voulu. Le jeune vicomte non plus, ne voulait pas ! Il voulait se battre ! lui aussi parlait d’aller au Bocage, mais son grand-père lui a confié les femmes, il devait faire son devoir ! Mais, mes pauvres, il faut que je fasse ma soupe ! Le patron va rentrer avec les ouvriers, ils sont aux vaches a c't'heure. Bien sûr vous aller dormir ici, n’est-ce pas ?»

« Nous y comptions bien, ma bonne Rose ! » répondit en souriant Manette.
Edmée comprit que le sujet était clos pour le moment. De toutes façon, elle était dans une impasse.

Le soir venu, après le repas, quand Manette et Edmée se retrouvèrent dans leur mansarde, la servante aborda aussitôt le sujet qui les préoccupait :

« Alors, ma poulette, qu’allez-vous faire maintenant ? Y a plus personne, au château, ni dans la région. 

-  Je sais bien,  Manette, mais une chose est sûre : ils ont dû être forcés à partir bien vite quand même, pour avoir laissé tout ce... ces... enfin ce trésor », dit Edmée en baissant la voix jusqu’au murmure. « Une chose est certaine également : il y a des personnes à qui tout cela appartient, et je dirai cela à maître Jacquinot. »

- Pour sûr qu’il va falloir bien le cacher ; je n’peux point croire que le malheur va durer toujours ! Y va bien falloir que ça s’arrête un jour ! En attendant, il faut le cacher, et l’oublier !! Et pour l’heure, il faut dormir, demain, on refait la route à l’envers ! » et  Manette, d’un geste décidé, souffla la chandelle. 

Le lendemain, en avalant la première soupe de la journée, pendant que Bernard Bourgouin mettait trois sacs d’orge dans la charrette, qu’il prit soin de dissimuler sous des bourrées, pour ne pas exciter l’envie des gens que les deux femmes allaient croiser en chemin, Manette et Edmée bavardèrent encore un moment avec Rose. Celle-ci les assura que, à condition que ce ne soit pas trop souvent, pour ne pas donner l’alerte, elles seraient toujours les bienvenues, et qu’il y aurait toujours quelque chose dans le cellier pour elles. Les deux femmes la remercièrent abondamment, puis les propos revinrent insensiblement sur les évènements évoqués la veille. Rose versa encore des larmes sur le sort du vieux marquis.

« Heureusement qu’ils ont eu le temps de s’enfuir, ils ont donc été prévenus ? » demanda Manette.

« Ah bien oui ! Ils n’ont eu qu’une heure, ma bonne ! Nous avons vu Jérôme, le garde-chasse passer au galop en criant : « Les soldats ! Barrez les portes ! Rentrez chez vous ! » Et à peine une heure après la troupe était là ! J’ai cru qu’ils avaient pris tout le monde ! Mais au retour, avec les charrettes chargées, il n’y avait que le marquis. Jérôme nous a dit par la suite qu’ils s’étaient enfuis par le vieux souterrain, avec quasiment ce qu’ils avaient sur le dos ! On a su qu’un charbonnier les a cachés trois nuits, et qu’ils ont été conduits à la côte, qui n’est qu’à un jour de marche, et que des pêcheurs les ont emmenés, mais où ? Je n’sais point ! »

« En Angleterre, sans doute » dit Edmée, « c’est ce qui est le plus près, beaucoup de no... ci-devants y sont partis. »

Rose poussa un soupir, puis assura à nouveau sa cousine qu’elle pourrait revenir, et les deux femmes grimpèrent sur le siège de la charrette et partirent.

Le retour se passa sans histoire, avec une halte à la mitan du jour, et durant tout le parcours, elles ne purent s’empêcher de tourner la question dans tous les sens : comme rendre à leur propriétaire ce qui lui appartenait ? Mais elle se heurtèrent toujours à l’impossibilité et au danger que représenteraient des recherches trop ouvertement effectuées.

Elles furent accueillies joyeusement par Mme Fargaud, qui avait hâte de les savoir de retour, et qui fut enchantée des provisions qu’elles avaient réussi à ramener. Manette s’étendit longuement sur les bienfaits des pommes de terre, car sa maîtresse était méfiante, et entreprit d’en faire une platée de le soir même.

« Elles ne sont pas mal du tout, ces patates à cochon ! Je sens que j’vas essayer pas mal de recettes avec ! » conclut-elle triomphalement, quand elles les eurent goûtées. Ce fut une bonne conclusion à leur expédition, bien que ce ne fût pas celle qu’elles avaient souhaitée dans le fond de leur cœur.

 

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