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06/10/2010

Histoire d'un bouton - 3ème partie

Histoire d'unn bouton - 3eme partie - Chapitre 1 - L'exil.pdf

 

1
3e partie
                        
Chapitre I
   L’exil
Un vent du Sud vif et tiède crêtait de blanc les vaguelettes du bassin et
bousculait de gros nuages floconneux gris et argent dans un ciel
d’émail bleu, lavé par la pluie de la nuit précédente. Juste en face du
port, l’île de Wight dressait sa silhouette, barrant l’horizon. Une odeur
de goudron frais flottait dans l’air, le bassin de radoub étant tout
proche. Une coque avait été hissée sur les cales et des ouvriers
s’affairaient autour. Les algues et les coquillages qui s’y étaient
incrustés avaient été grattés et raclés, et les hommes enfonçaient à
présent de l’étoupe à coup de maillet dans les interstices, avant de les
recouvrir de goudron bouillant. Le parfum en était fort et piquant,
tonique cependant, et une part inséparable de ce qui composait
l’atmosphère active et vivante du port. Partant des  vaisseaux à quais
aux cales ouvertes des files de dockers déchargeaient des ballots de
laine. Leurs files se croisaient sur les passerelles, faisant penser à
l’activité d’une fourmilière.  Les grands chantiers navals se trouvaient
dans la ville voisine de Southampton, ici, à Portsmouth, c’était plutôt
le commerce et le transport des voyageurs qui faisaient vivre la ville.
Cependant les traversées vers la France étaient maintenant
interrompues par la guerre, l’Angleterre étant entrée dans la
formidable coalition qui s’était réunie afin de reprendre les territoires
que les armées révolutionnaires avaient annexés l’année précédente.
Seuls de hardis pêcheurs continuaient à faire de façon irrégulière la
liaison avec les côtes de France, amenant régulièrement des groupes
de personnes qui fuyaient le nouvel ordre que la Terreur avait
maintenant instauré.
Se glissant entre les grands navires, une barque pontée manœuvrait
pour accoster le long du quai où d’autres pêcheurs déchargeaient leur
pêche de la journée, en face de la halle aux poissons.  La mer avait été
forte toute la nuit, et la traversée avait dû être rude!: les visages défaits
et verdâtres des personnes qui chancelaient maladroitement  sur la
planche de passerelle en attestaient. L’un des marins soutenait une
femme d’une cinquantaine d’années dont les cheveux touchés de gris
2
étaient ébouriffés par le vent qui avait renversé le capuchon de la
mante noire dont elle tentait de maintenir les pans d’une main, l’autre
s’agrippant à celle, calleuse mais rassurante de l’homme. Suivait un
autre marin tentant d’aider également une autre femme, cette fois
plutôt dans les trente ans, mais celle-ci, les lèvres serrées et l’œil
fulgurant ne l’entendait pas de cette oreille et repoussait
vigoureusement  la main tendue. Resserrant ses jupes autour d’elle,
elle mit hardiment le pied sur la passerelle, mais à cet instant une
houle vint mourir sous la coque et la jeune femme vacilla
dangereusement. Le marin, sans plus se soucier de ses refus, la saisit à
bras le corps par la taille et, la soulevant sans peine, parcourut en
quelques pas les planches, la déposant sans trop de ménagements
auprès de la première femme débarquée.
«!Faites excuses, mademoiselle, mais je n’allais pas vous laisser aller
barboter dans l’bouillon!!! Sûr que vous n’en auriez pas aimé le goût!!
Sauf vot’respect, bien sûr!!!» ajouta-t-il d’un ton goguenard en portant
deux doigts à son bonnet de laine. Il repartit vers la passerelle où
s’engageait à présent un jeune homme entre vingt cinq et trente ans,
portant presque une frêle vielle dame qui se cramponnait à lui en
balbutiant des mots sans suite, où l’on pouvait deviner les paroles
d’une prière entrecoupées de plaintes concernant les méfaits de la mer
sur la digestion des biscuits de mer qui avaient été la part principale de
son dernier repas. Le marin fut à ses côtés en trois pas!:
«!Laissez, Monsieur le vicomte, je m’occupe de madame!!! J’ai l’pied
plus sûr que le vôtre, sans vous offenser, et elle ne doit pas peser plus
lourd qu’un casier à homard, pour sûr!!!»
Et joignant le geste à la parole, il enleva la vieille dame qui n’eut que
le temps de pousser deux ou trois pépiements effarouchés avant de se
retrouver assise sur un amas de cordages auprès des autres. Le jeune
homme dévala alors la passerelle, montrant ainsi que son pied, s’il
n’était pas aussi sûr, n’avait pas grand chose à envier à celui du marin.
Pendant ce temps, la plus jeune des trois femmes continuait le propos
vigoureux que son débarquement énergique avait interrompu.
«!La familiarité de ces gens est inimaginable!!! Ce que cet homme a
osé faire!!!!. . .
- Calmez-vous, ma bonne, s’il n’avait rien fait vous courriez le risque
de tomber à l’eau!!!» essayait d’argumenter son aînée, tout en éventant
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la vieille dame qui s’était affaissée, les yeux clos sur son épaule. «!Ne
pourriez-vous m’apporter votre aide, Hortense, notre mère se sent bien
mal!!!»
Mais Hortense n’en avait cure et continuait à marcher de long en large
en se frictionnant les bras comme effacer la souillure apportée par le
contact des bras du marin. Son visage mince et mat aurait été beau,
sans la crispation de tous ses traits en une expression de
mécontentement dont on pouvait deviner qu’elle lui était habituelle!:
les plis en étaient déjà bien imprimés sur son visage.
«!Et en plus cette odeur!!!! Ce bateau puant!!! Je jure Dieu de ne plus
manger de poisson de ma vie!!!»
Le jeune homme, qui les avait rejointes, intervint alors!:
«!Ma tante, je vous rappelle que si nous n’avions pas eu le bonheur de
le trouver, ce bateau puant, Dieu seul sait où nous serions aujourd’hui,
et c’est sans doute la main du bourreau qui vous aurait touchée, et
d’une bien autre manière!!! Savez-vous que ces hommes risquent leur
vie quand ils nous font traverser la Manche et que . . .
- Mais je ne pense pas que ces hommes le fassent pour l’amour de
Dieu ou pour vos beaux yeux, mon neveu, et je crois que vos dernières
pièces y sont restées!!
- Mais non, justement, ma tante!! Le patron du bateau, Michel, l’a fait
en souvenir de mon père, qu’il a connu quand il était enfant, et qu’il
aimait, car son père et lui l’emmenaient quelques fois en mer . . .
- Je sais, Guillaume, je sais que mon beau-frère ne rêvait que de grand
large et de tempête, et que vous avez hérité de ce goût bizarre, et vous
deviez être bien content de nous infliger cette traversée horrible!!!»
Mais le jeune homme, sans plus répondre, s’était incliné sur les deux
femmes prostrées sur l’amas de cordages.
«!Courage, ma mère, il n’y en a plus pour longtemps, je vais
m’enquérir d’une auberge où vous pourrez vous reposer, ainsi que
Grand-Mère. Elle ne sera pas luxueuse, nous n’avons plus tant
d’argent, mais je tâcherai qu’elle soit propre et que la fréquentation
n’en soit pas trop mauvaise.
- Soyez pas en peine, M’sieur l’Vicomte,!» intervint Michel qui venait
de déposer les maigres ballots qui représentaient tout ce qui restait des
biens de cette famille, «!J’vas demander au gars Pierre de veiller sur
elles, et j’vas vous conduire là où vous trouverez c’qu’il vous faut!!
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Dame, c’est pas riche, c’est vrai, mais vous y s’rez bien, et la
patronne, Rosalie, est la veuve d’un pêcheur anglais que j’ai connu et
qu’est péri en mer. Et comme elle est normande, vous n’aurez point de
peine à causer avec!! Allez!! Le plus dur est fait, vous v’là hors de
danger à c’t’heure!!!
- C’est cela, allons-y, Michel, j’ai hâte de voir mes femmes, comme
aurait dit Grand-Père, à l’abri et au calme.!»
À la mention du nom de son grand-père, le visage du vicomte
s’assombrit, et la pensée du vieil homme qui n’avait pas voulu partir
revint occuper tout son esprit, qui en avait été distrait quelques heures
par le soin donné à sa famille durant une traversée difficile. Qu’en
était-il de lui!? Quand ils s’étaient enfuis les soldats arrivaient, et sans
la fidélité du garde-chasse Jérôme, ils auraient tous été pris. Tout en
suivant Michel, Guillaume se remémorait les longues discussions qu’il
avait eu avec le Marquis.
«!Il faut partir, Grand-Père, nous ne sommes plus en sûreté, ici!!
- Partir!! Tu n’as que ce mot à la bouche, mon garçon!!! Tu as dans
l’esprit les mêmes fumées que mon fils le Comte!! Si je l’avais écouté,
il se serait embarqué, au lieu de prendre la place que son nom et son
rang lui réservaient dans les armées du Roi.
- Mais il vous a obéi, monsieur le marquis, et il est resté sur le champ
de bataille de Ponte Novu avec le corps expéditionnaire, en Corse,
alors que je n’étais pas encore né!! Cependant les circonstances ne
sont pas les mêmes, il n’est pas question de souhaits ou de choix, mais
de la sécurité de ma mère, de ma tante et de leur mère ma grand-mère.
- Fuir devant le peuple rebelle!!! Vous n’y pensez pas, monsieur mon
petit-fils, si je puis encore vous nommer ainsi!! De plus j’ai confiance
en nos gens, ils nous gardent.
- Monsieur, la plupart des hommes sont partis aux frontières, ce ne
sont pas leurs femmes et leurs enfants qui prendront les armes pour
nous. Vous avez su les succès remportés par les armées l’année
dernière dans le nord, la victoire de Valmy, entre autres, les
Autrichiens ont été battus.
- Allons, ne savez-vous pas que toute l’Europe s’est liguée contre cette
bande de sauvages, et que l’heure des revers est arrivée pour eux!!
Même l’Angleterre s’est jointe à la Coalition, un peu de patience,
bientôt tout cela ne sera qu’un mauvais souvenir!»
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Les discussions s’étaient poursuivies, toujours les mêmes, le vieil
aristocrate ne voulant rien entendre, jusqu’à ce que l’arrivée de
Jérôme, affolé et haletant, annonçant l’arrivée imminente des soldats,
ne les jette dans le souterrain, n’ayant eu le temps que d’emporter les
quelques louis d’or de sa bourse, et celle de sa tante, qui avait eu la
présence d’esprit de l’aller chercher. Passant par la cuisine où se
trouvait l’entrée de la cave qui menait au souterrain, ils avaient pris les
mantes et les galoches des domestiques. Ils avaient retrouvé Jérôme à
la sortie du souterrain au cœur du bois. Il les avait emmenés chez un
vieil oncle charbonnier qui les avait gardés quelques jours. Jérôme
était parti au Sud, dans le bocage, car il aurait été soupçonné de les
avoir prévenus, et Guillaume s’était souvenu de Michel.
Celui-ci ne s’était pas fait prier, il gardait le souvenir du Comte, «!un
homme point fier, ma foué!!!» qui, jeune homme, ne dédaignait pas de
monter dans la barque de son père pour partager une partie de pêche.
«!Je vas vous emmener, M’sieur l’Vicomte, pour sûr!!! Il faut juste
attendre le bon moment, là, ils vous cherchent, faites-vous petits, vous
et vos dames, et je reviendrai bientôt vous chercher.!» Il n’avait pas
voulu d’argent, mais Guillaume s’inquiétait pour son avenir. Tout en
traversant l’activité des quais et en suivant une rue pavée qui pénétrait
dans la ville, Guillaume demanda!:
«!Michel, je ne voudrais pour rien au monde vous avoir causé quelque
ennui, si vous étiez pris, c’est votre vie qui est en jeu, vous le savez, et
Perette, votre chère épouse, ainsi que Jacques et Colas en seraient bien
malheureux!!
- Ne soyez pas en peine, m’sieur, l’vicomte, en repartant j’vas pêcher,
et même’que j’vas la vendre au Château, ma pêche!! Ces messieurs la
trouveront bonne, comme toujours!!
- Michel, je voudrais vous demander encore un grand service!: vous
savez que le marquis mon grand-père n’a pas voulu nous suivre ...
-C’est point trop surprenant, allez!! J’le voyais pas s’esbigner comme
un voleur!!
- Je ne l’aurais pas voulu non, plus, et si ce n’avait été ma mère, ma
tante et ma grand-mère, je serais resté avec lui et me serais battu!!!
- Et vous auriez été pris, et vous seriez bien mal parti, à c’t’heure!!
Quoique Mademoiselle Hortense, elle en aurait sûrement remontré
aux soldats, elle a plutôt la langue bien pendue, sans vous offenser,
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m’sieur l’Vicomte!» ajouta Michel avec un clin d’œil et Guillaume
acquiesça d’un sourire. Il avait encore dans l’oreille les jérémiades
incessantes d’Hortense durant toute la traversée, et présentait que cela
ne s’arrêterait pas avec l’arrivée en Angleterre.
Il reprit!: «!Justement, Michel, je voudrais vraiment savoir ce qu’il est
advenu de mon grand-père, j’ai bien peu d’espoir, mais pourtant je
voudrais une certitude. Vous serait-il possible de vous renseigner
discrètement!? À l’occasion, si vous reveniez par ici, ou si vous
connaissiez quelqu’un de confiance, pourriez-vous me le faire savoir!?
- C’est du tout sûr m’sieur, l’Vicomte, je peux vous l’acertainer!: je
trouv’rai bien un moyen de vous donner des nouvelles, en espérant
qu’elles ne seront point trop mauvaises, mais ...!» et le marin laissa sa
phrase en suspens, manifestant ainsi qu’il n’y croyait pas trop.
Les deux hommes étaient arrivés devant une petite maison au toit de
tuiles où s’ouvraient deux mansardes, précédée d’un jardinet très
propre où poussaient deux  massifs de  rosiers dans des bordures de
pensées. Les fenêtres à l’anglaise et la porte surmontée d’une imposte
en éventail étaient peints en vert vif, le heurtoir de bronze étincelait,
l’ensemble donnant une impression d’ordre, de netteté très
encourageante. Michel souleva le heurtoir et au bout de quelques
instants la porte s’ouvrit sur une servante petite et sèche, à l’œil noir et
aux cheveux gris de fer. Son visage renfrogné s’adoucit à la vue de
Michel et elle se lança dans un flot de paroles rapides, dont
Guillaume, qui avait pourtant appris l’anglais avec son percepteur, ne
comprit à peu près rien, l’accent de cette personne n’ayant pas grand
chose à voir avec celui de ce cher Monsieur Miron, que Dieu ait son
âme, se dit le jeune homme. Michel semblait se débrouiller à peu près,
mais à cet instant une porte s’ouvrit et une vieille dame aussi ronde et
rose que la première était maigre et brune pénétra dans l’entrée.
«!Monsieur Michel!!! Quelle bonne surprise!!! Y a-t-il quelque chose
pour votre service!? Mais entrez donc!!
- Bonjour, madame Rosalie, comment vous portez-vous à c’t’heure!?
Toujours aussi rigoustine!?
-Allons, Monsieur Michel, vous vous moquez!! mais qui est ce beau
jeune homme!?
- Justement ...!» et Michel présenta Guillaume comme Guillaume
Martin, le fils d’un ami qui venait de France avec sa famille et qui
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cherchait un logement, si Rosalie en connaissait, ou si elle avait des
chambres libres ... Il ne donna pas de détails, Rosalie n’en demanda
pas non plus, on se comprenait à demi-mot et point n’était besoin d’en
dire davantage.
«!J’ai les deux grandes mansardes, en haut, pour ces dames, et si
Monsieur veut bien se contenter d’un cabinet ... dame, il est petit avec
une seule tabatière, mais il sera sur le même palier. Je tiens table
d’hôte également, et je suis normande, ce qui veut tout dire pour ma
cuisine!!!» Quand elle eut donné à Guillaume le prix qu’elle
demandait celui-ci se sentit défaillir!: ce qu’il possédait encore n’irait
pas bien loin, il allait falloir d’urgence qu’il trouve un moyen de
gagner sa vie!! Et à la pensée des lamentations que cela allait entraîner
chez sa mère et des reproches de sa tante – pensez!!! déroger, lui, le
vicomte de la Mesnardière!!! Mais nécessité faisait loi, il allait bien
falloir qu’Hortense s’en accommodât!!
«!C’est parfait madame ....
- Rosalie, pour vous servir, monsieur Martin, je suis madame Rosalie
pour tout le monde ici!!
- Eh bien, c’est parfait, madame Rosalie, je vais aller chercher ma
mère, ma grand-mère et ma tante et nous nous installerons, si cela ne
vous dérange pas.
- Faites donc, monsieur, je vais leur préparer une bonne tasse de thé, je
suis sûre que ce ne sera pas de refus, en quittant le bateau!!!»
Les deux hommes s’en retournèrent au port. Ils marchaient en silence,
chacun plongé dans ses pensées. Guillaume se demandait avec
angoisse comment il allait subvenir aux besoins des trois femmes. Au
moment du départ, dans l’affolement et la hâte, son grand-père avait
commencé sur un ton hésitant, cherchant ses mots :
«!Guillaume, tu dois savoir ...Ah!! Si j’avais pensé!!... Mais tu m’avais
prévenu pourtant,!! Il faut que je te dise ... !» mais Hortense s’était
interposée vertement!:
«!Il n’est plus temps pour vos controverses, marquis!! Vous voulez
rester, c’est parfait, et peu m’en chaut!!! Mais Guillaume doit nous
accompagner, c’est son devoir!! Allons, mon neveu, ne lambinons
pas!!!!» D’autre part Jérôme ne cessait de les presser, il n’avait pas
pris le temps d’écouter le vieil homme, et de plus, que lui aurait-il dit
d’autre que ce qu’il n’avait cessé de lui répéter toutes ces dernières
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semaines!? Il était parti, le vieux marquis était resté ... Cela lui
poignait le cœur.
Il ne pouvait imaginer le vieil homme si fier dans un cachot, et bien
pire encore, dans la charrette!!... Michel le tira de ses songes!:
«!ne pensez point trop au passé, m’sieur l’Vicomte, ça vous mine et ça
n’donne rien de bon!! Vous voilà ici, à c’t’heure, il vous faut regarder
devant!!
- Vous avez raison, Michel, surtout qu’il va me falloir trouver un
travail très rapidement, il ne me reste pas grand’chose sur ce que nous
avons pu emporter, ce qui était déjà bien peu!!
- Un travail!? Et qu’est-ce que vous savez faire, m’sieur l’Vicomte,
sauf vot’respect!?
- Ah!! rien d’utile, malheureusement, mon brave Michel!!! Tirer l’épée
honorablement, toucher la cible au cœur au pistolet, monter à cheval,
et je ne vois pas comment tout cela me servirait dans les circonstances
actuelles!!! Mais je ferai vraiment n’importe quoi, et je vais chercher.
- Il faut demander à Madame Rosalie, elle connaît du monde, elle sera
de bon conseil!!!»
Les deux hommes avaient rejoint les trois femmes qui attendaient sur
le quai.
«!Avez-vous trouvé quelque chose, mon fils!?!»interrogea la comtesse.
«!Certes, ma mère, je pense que nous y serons parfaitement, bien que
ce soit modeste . . .
- Modeste!!!» intervint sèchement Hortense. «!Si j’en juge par le
bateau que vous nous avez trouvé, dans quel immonde galetas allez-
vous à présent nous loger!?!»
- Ma tante, je vous rappelle pour une nouvelle fois que ce bateau tant
méprisé appartient à Michel, ici présent, et que sans sa générosité,
Dieu sait – ou plutôt je le sais très bien – où nous serions à présent!! Il
est désobligeant de votre part d’en parler sur ce ton devant lui qui,
comme tout les marins, aime son bateau.!»
Et coupant court aux réflexions qui allaient sans doute suivre, il se
tourna vers sa grand-mère, lui offrant son bras, et saisissant un des
sacs il déclara à Michel!:
«!Il faut pardonner à ma tante, Michel, avec le temps elle comprendra
tout ce qu’elle vous doit.
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- Il n’y a pas d’offense, m’sieur l’vicomte, pas d’offense!!!!» saisissant
un autre sac après avoir enfoui son bonnet dans sa poche il alla vers la
comtesse,  et lui dit!: «!Sauf vot’respect, Madame la comtesse, si vous
vouliez prendre mon bras, les pavés sont plutôt rudes, ça vous
soutiendrait.
- Avec plaisir, Michel, ce n’est pas de refus, j’ai vraiment hâte d’être
dans ma chambre!!!» Personne ne proposa d’aide à Hortense, qui dût
porter elle-même son sac, mais lui en aurait-on offert, qu’elle l’eût
sans doute refusée avec hauteur!! Le groupe se mit en marche, et
gagna sans encombre la pension de madame Rosalie.
Celle-ci les attendait dans son petit parloir douillet aux meubles
recouverts de chintz aux couleurs vives, des rideaux de dentelles
voilaient les fenêtres et un bon feu de charbon brûlait dans la
cheminée.
«!Entrez, mesdames, entrez!! Une bonne tasse de thé chaud vous
attend, que vous allez boire pendant que ces messieurs vont monter les
bagages. Margaret!!!!» appela-t-elle, et à la servante qui entrait!:
«!Montrez le chemin, je vous prie!!!»
La petite dame ronde et alerte allait et venait dans la pièce, menant la
vieille dame au meilleur fauteuil près du feu, installant la comtesse et
sa sœur autour de la table à thé tout en bavardant de tout et de rien!:
«!Le temps n’a pas été bon ces derniers jours et ça a soufflé fort cette
nuit, la mer ne devait pas être trop bonne!!! Je vous ai préparé des
scones, c’est d’ici, vous allez découvrir, ils sont tout chauds, voilà le
beurre!! Voulez-vous de la crème ou du sucre!?! Cela vous tiendra
jusqu’à l’heure du dîner, je le sers à deux heures!! » Tout en servant
les trois femmes, elle avait eu le temps de les observer à petits coups
d’œil discrets et s’était fait son opinion!: «!Oui-da!! ce ne sont pas des
bourgeoises, mais sûrement qu’elles sont de la haute!!! Le bonnet en
dentelle de la grand-mère vaut bien ses vingt louis, et même plus, et si
les mantes sont grossières, les robes, elles ne trompent pas!! Encore
une famille qui fuit la Terreur!!!Il y en a une qui fait sa fiérote, mais
sûr que ça devra lui passer!!! Les deux autres m’ont l’air plus faciles,
mais baste!! On verra bien.!»
Lorsque le thé fut bu, les scones avalés (et la comtesse et sa mère ne
lésinèrent pas sur les remerciements, car cet intermède avait réchauffé
à la fois leur cœur et leurs corps, également transis par les derniers
10
évènements) madame Rosalie conduisit les trois femmes par un
escalier de bois ciré vers leurs chambres. Celles-ci se composaient de
deux grandes mansardes prenant jour chacune par une petite fenêtre, et
contenant un grand lit, une armoire, un fauteuil de paille, une
commode au dessus de marbre faisant office de table de toilette où se
trouvaient un broc et une cuvette de faïence, les uns décorés de
feuilles et de baies de houx, les autres de cigognes. L’édredon était de
chintz, les rideaux de linon blanc et dans chaque chambre une carpette
soit rouge, soit bleue, recouvrait en partie le parquet ciré. Les trois
femmes ressentirent un sentiment indicible de soulagement et de
surprise devant ce tableau simple mais accueillant, et même Hortense
ne trouva rien à en redire. Elle se contenta de tâter le lit et de déclarer
entre haut et bas, «!Au moins les matelas sont bons!!!»
Cependant, lorsque madame Rosalie se fut retirée, Hortense jeta un
regard circulaire sur les chambres et s’écria!:
«!Mais c’est minuscule!! Nous allons être les uns sur les autres!! Sans
compter qu’il va falloir partager un lit, il n’y en a que deux!! Et
Guillaume!? Où va coucher Guillaume!?!
- Ici, ma tante, dans ce cabinet qui ouvre sur le palier et qui est entre
vos deux chambres!!
- Mais c’est à peine plus grand qu’un placard!!
- N’ayez crainte, je m’en contenterai!! Mais nous devons tout de suite
parler de la vie qui va nous attendre à présent. J’ai payé à Madame
Rosalie un mois de pension, mais il faut de toute urgence que je trouve
de quoi gagner le nécessaire pour continuer. Je vais lui demander
qu’elle m’aide à trouver un travail . . .
- Travailler!!!!» s’écrièrent, comme Guillaume s’y attendait, sa mère et
sa tante. «!Mais vous n’y pensez pas!! Et pour quoi faire, Seigneur!?
ajouta Hortense aigrement. «!Nous ne sommes pas de ces gens formés
à travailler, notre rôle est de servir le roi, vous déshonorez votre épée,
mon neveu!!
- Il n’y a plus de roi chez nous, ma tante, et bien que mon cœur m’eût
conduit à rejoindre les armées royalistes à l’étranger, votre soin a
demandé que je ne le fisse pas, et me voilà ici avec charge d’âmes.
Comme vous me l’avez si bien dit, c’est en cela que consiste mon
devoir, aujourd’hui.
11
- Guillaume a raison!», intervint alors madame de Bénouville, mère
de Nadine de la Mesnardière et d’Hortense de Bénouville.
«!Guillaume a raison, à quoi bon tergiverser et pleurer sur le lait
renversé!? Ce ne sont pas vos récriminations, ma fille, qui mettront
de la viande au pot et qui nous permettront de demeurer dans cette
maison, petite, certes, mais propre. Nous aurions pu trouver bien
pire, nous avons encore de la chance dans notre malheur. Si j’en
avais l’âge et la force, je ferai comme Guillaume, mais j’ose
espérer que vous, et surtout vous, Hortense, dans la force de l’âge,
ne demeurerez pas à la charge complète de Guillaume, et que vous
trouverez une façon d’assumer votre part du fardeau. Je ne parle
pas souvent, Hortense, Dieu merci, tenant en général le dé de la
conversation!» ajouta-t-elle d’un ton ironique, «!mais quand les
circonstances l’exigent je ne crains pas de donner mon avis. Va,
Guillaume, et parle à cette madame Rosalie, qui m’a fait très bonne
impression. Je suis sûre qu’elle te donnera de bons avis.!Et vous,
mes filles, plus de gémissements, je vous prie.
- Je vois avec plaisir, mère, que vous êtes remise des malaises
occasionnés par la traversée!!!!» répliqua Hortense, qui ne laissait
que rarement le dernier mot à ses adversaires, «!vous avez retrouvé
tout votre mordant!!
- Contrairement à toi, qui ne l’a jamais perdu, ma fille!!!» répliqua
du tac au tac la vielle dame. «!Et j’en aurais tout autant à ton
service chaque fois que nécessaire. Ce sera ma façon d’aider
Guillaume, que d’empêcher que tu lui rendes la vie plus
insupportable qu’elle ne l’est déjà. Brisons là, je vous prie!; il n’y a
pas lieu d’ajouter autre chose.!»
Et madame de Bénouville tourna le dos à sa fille et alla s’asseoir
dans le fauteuil près de la fenêtre, manifestant clairement que le
sujet était clos. C’était une petite femme mince, nerveuse, la
chevelure blanche et l’œil noir d’un moineau, qui avait été blonde,
avait chevauché en tête de sa meute sans crainte et hardiment
jusqu’à ce que ses rhumatismes l’en empêchassent et qu’elle vînt
alors vivre auprès de sa fille mariée au comte de la Mesnardière.
Hortense, fille cadette à la petite dot et au caractère acide, n’avait
pas trouvé à se marier, et sa mère l’amena en quelque sorte dans ses
bagages.
12
Les deux femmes se mirent à ranger les quelques objets et
vêtements qu’elles avaient pu emporter. La comtesse soupira!:
«!Nous n’avons pas grand chose, comment allons-nous passer
l’hiver!? Il va nous falloir acheter des vêtements, du linge, que sais-
je!!
- Au moins ces mantes, pour vulgaires qu’elles soient, ont le mérite
d’être chaudes et en excellent état!!!» précisa de sa place Madame
de Bénouville.
- En être réduite à porter cette bure!!!» dit entre ses dents Hortense,
qui ne souhaitait pas trop que sa mère entendît, mais qui ne pouvait
s’empêcher de laisser exhaler sa mauvaise humeur!!! Personne ne
releva. Guillaume les laissant à leur ouvrage alla jeter un coup
d’œil à son réduit. Il y trouva un lit de sangle, un coffre et une
chaise. C’était spartiate, mais il pensa qu’à l’armée il n’aurait pas
eu mieux!! Il jeta son sac sur la chaise et s’assit sur le lit. Il posa
son front sur ses mains jointes et ferma les yeux. Qu’allaient-ils
devenir, Seigneur!? Sa place aurait été dans les armées royalistes, à
combattre les Bleus pour mettre le petit Louis XVII sur le trône,
mais l’enfant était prisonnier, et lui était ici, dans un pays étranger
où il allait devoir gagner son pain. Il ne partageait pas les préjugés
de sa tante et de sa mère concernant le travail, et les idées nouvelles
ne lui avaient pas vraiment déplu. Monsieur Miron lui avait fait lire
les Encyclopédistes, et il avait suffisamment de bon sens pour
comprendre que l’on ne pouvait exclure du pouvoir toute la partie
active de la population, celle qui faisait la richesse du pays, sans
que celle-ci se révoltât. Mais la chute et la mort du Roi l’avait
outré, bouleversé. Malgré tout,  son grand-père s’était absolument
opposé au départ dans l’un des pays frontaliers où il aurait pu
rejoindre les armées autrichiennes, et quand ils avaient dû partir en
catastrophe, c’était l’Angleterre qui avait été la solution immédiate
la plus appropriée. Poussant un profond soupir, il se frotta
longuement le front comme pour en effacer les soucis, puis il se
leva et se dirigea résolument vers le salon où il savait trouver
Madame Rosalie.

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