Xt_param = 's=573309&p='; try {Xt_r = top.document.referrer;} Xt_param = 's=573309&p='; try {Xt_r = top.document.referrer;}

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/09/2010

Histoire d'un bouton 1ère partie

Deux possibilités : le lien ci dessous ou le texte

Première partie.pdf

• CHAPITRE UN
UN RÉVEIL AU TOCSIN
Le tocsin sonnait à toute volée. Ce n’était pas la première fois, en cette année
1792, que la ville de N... s’éveillait au son de ce carillon sinistre. Cinq heures du
matin, Manette la servante de Maître Fargaud, l’armurier, se retourna
péniblement dans son lit en maugréant.
« Quel tintamarre ! Que se passe-t-il de si grand matin, qu’on ne laisse même
pas dormir les bons citoyens ? »
La maison de Maître Fargaud, l’armurier, vibrait de toute sa charpente sous les
coups répétés du bourdon, dont la voix ne se faisait entendre qu’aux grandes
occasions. Malheureusement, celles-ci se renouvelaient un peu trop souvent en
cette époque troublée, et pour n’annoncer toujours que de tristes nouvelles.
• « Saperlotte c’est que la maison pourrait bien s’écrouler ! »
La vieille femme s’assit sur le bord du lit en continuant de marmonner, sa
cornette de nuit en bataille sur son crâne dégarni, jetant un œil ensommeillé sur
son « tour de cheveux » posé sur sa table de chevet. Elle posa un châle sur ses
épaules, chaussa ses pantoufles et toqua contre la cloison.
« Suzanne, debout,  les maître ne vont pas tarder à se lever.  Rallume le fourneau
et vois si Justin connaît les nouvelles, »
Elle battit le briquet et alluma sa chandelle. Le chambranle de la porte trépidait,
le tocsin révolutionnait la ville endormie, une rumeur montait. Posément, elle
sortit et  ferma la porte de sa mansarde, sa bougie vacilla en laissant choir des
gouttes de suif sur son chemin. Un jour grisâtre filtrait par la lucarne qui
surplombait la cage d’escalier.
C’était une étroite demeure d’un étage sans compter les combles. Elle était très
ancienne, et s’appuyait à la cathédrale, entre deux contreforts, ainsi que cela se
paratiquait souvent dans le cœur des villes où l’espace était restreint.
« Suzanne » répéta-t-elle, « je ne suis pas allée te chercher dans ton village pour
que tu dormes ma fille ! 
«   Oui, oui, Manette, j’y vas donc. Fallait bien que j’m'habille ! »
 
La jeune fille descendit rapidement l’escalier raide comme une échelle de
meunier de leur soupente, puis les degrés plus larges en chêne ciré ornés d’une
rampe sculptée de coquilles Saint Jacques (avait précisé Manette qui l’essuyait
avec respect et amour tous les jours) de l’étage des maîtres. Suzanne,
s’enveloppant d’une cape accrochée à une patère,  débâcla la lourde porte et
traversa la cour où s’ouvraient les écuries, l’atelier et la forge de l’armurier. Une
lueur aux carreaux des galetas surmontant les communs lui apprit que les deux
apprentis s’étaient également levés.
 « Avec tout ce vacarme, » pensa-t-elle en heurtant l’huis de son poing, « la ville
ne fera pas grasse matinée !  Et les chiens qui hurlent et aboient aussi ! »
Justin, le portier, dont  la loge ouvrait directement sur la rue, aurait sûrement
déjà mis le nez à sa fenêtre pour se renseigner.
Le bronze des cloches vibrait toujours sous les coups répétés, et les hurlements
du chien de garde ajoutait au vacarme.
« Justin ! Justin ! Êtes-vous debout ? Savez-vous ce qui se passe ? » La jeune
fille devinait maintenant la sabotée des gens courant dans la rue derrière la porte
cochère qui fermait la demeure. Elle recommença à appeler le portier en heurtant
l’huis de son poing .
« Justin ! Justin !  J’entends les gens qui courent, les cris vont vers l’Hôtel de
Ville !» Le vantail s’ouvrit et Justin, un fort gaillard dont le teint brûlé trahissait
l’ancien marin, sortit :
« Eh là, ma fille, prends patience, que diable! Je sais que tu viens aux nouvelles,
mais laisse-moi le temps de les connaître, les nouvelles ! Pour le moment, je ne
sais qu’une chose : tout le monde court à l’Hôtel de Ville où il y a une  affiche
qui vient d’arriver, j’vas donc y aller voir, et dis aux maîtres que je n’serai pas
long ! En attendant, prudence ! N’ouvrez pas encore la grand’porte ». Justin
ferma sa loge et sortit par la porte basse du portail.
Il se mêla à la foule et dévala la rue étroite, puis de venelle en ruelle, atteignit la
place du marché où se dressait l'Hôtel de Ville.
C’était un bâtiment récent, construit à la place des masures que l’on avait
abattues. Les murs de pierre blanche, les grandes fenêtres, le toit d’ardoise à la
Mansard  donnaient un cachet de modernité et d’élégance à la place, qui
tranchait avec les veilles boutiques dont les étals étaient à présent remontés et
fermés, mais qui , dans la journées, s’abaissaient pour présenter les
marchandises aux chalands.
Malgré l’heure - la nuit finissait à peine, et  c’était l’été - les habitants arrivaient
de plus en plus nombreux. Pourtant, il n’y avait pas de bruit, le tocsin noyant
tout, les bouches s’ouvraient, les pieds bougeaient sans que l’on entende rien
que le carillon qui vibrait jusque dans les têtes et les ventres.
. La population savait que le tocsin, ce n’était rien de bon, et l’appréhension
serrait les cœurs. Le tintamarre des cloches de la cathédrale, relayé par toutes
celles de la ville,  tombait du ciel presque comme une volée de coups, créant une
sensation d’angoisse latente de plus en plus poignante. La foule se pressait pour
écouter ceux qui, sachant lire, pouvait déchiffrer l’affiche encore gluante de
colle qu’un employé venait de placarder. Ce devait être terrible, ceux qui
savaient s’en revenaient les yeux hagards, essayant de faire passer le message,
leur voix noyée dans le vacarme.
Justin savait lire, en y mettant le temps, mais il désespéra de parvenir à l’affiche
avant l’heure de midi! Soudain, la porte de l’Hôtel de Ville s’ouvrit sur un
homme dont le haut panache tricolore et la ceinture de même annonçait un
notable de la nouvelle municipalité. C’était Hypolite Galipaud, ci-devant
boulanger, que ses opinions avancées avaient propulsé au rang de Commissaire
de la République. C’était un homme de haute taille, à la vaste bedaine et au
joues rougies par la chaleur de son four et de la petite goutte dont il aimait bien
« faire rincette », comme il disait, du temps où il n’avait pas encore atteint ses
hautes fonctions. Pour l’heure, le sourcil froncé, tout à son importance, il
s’avança sur le perron  qui dominait la foule de ses huit marches de marbre.
On vit sa bouche s’ouvrir .... mais le son se perdit dans le tocsin qui continuait
toujours et toujours. L’homme empoigna l’employé par sa chemise et lui cria
quelque chose dans l’oreille. Celui-ci partit en courant, et le Commissaire entra
dans le bâtiment. La foule ondula, déçue, mais ne bougea pas : on allait
certainement avoir quand même la raison de ce réveil brutal. Et puis, soudain, on
se rendit compte que l’on pouvait de nouveau entendre le bruit des sabots, la
parole de son voisin : le tocsin ne sonnait plus, les cloches ralentissaient, et petit
à petit, le bourdonnement des voix surgit, sur les tintements de plus en plus
faibles, la marée sonore reflua et le silence se fit.
Le commissaire Galipaud reparut sur le parvis de l’Hôtel de Ville, ses plumes
palpitant dans la brise qui venait de la mer. Justin resserra sa vareuse, l’air
matinal piquait et il n’avait pas pris le temps de grignoter ne serait-ce qu’une
croûte, sa bolée de cidre lui manquait.
La voix du Commissaire arrivait par bouffées, portée par le vent, Justin saisit
quelques mots : «  ennemis...frontières... appel ...danger ... Patrie ... » Sans trop
de ménagements et usant de sa forte carrure, l’ancien marin se fraya un chemin
jusqu’aux abords du bâtiment. Quelques commères en fichu l’apostrophèrent
bien un peu, mais là il pouvait tout entendre. Le Commissaire reprenait :
« Citoyens, un courrier est arrivé de Paris cette nuit, l’ennemi est à nos
frontières, la Convention a déclaré la Patrie  en danger! Tout homme valide doit
s’engager sur l’heure pour courir sus aux tyrans qui nous menacent ! Le bureau
de conscription est ouvert dès à présent. Citoyens, ils vont venir jusque dans nos
campagnes pour nous faire payer le prix de notre liberté ! Allez-vous accepter de
voir revenir ceux qui se sont nourris de notre sueur et de notre sang ? Allez-vous
laisser l’Autrichien vous soumettre sous sa botte ? » La foule vibrait et
murmurait, puis une clameur jaillit : « Aux armes ! Sus aux ennemis ! Mort aux
tyrans !Vive la France ! Vive la République ! »  et les hommes présents
commencèrent à essayer d’entrer pour s’enrôler, tant le discours du
Commissaire leur avait rappelé combien le danger était proche et la liberté
fragile. Pour Justin, la décision était prise : il partirait, il ne pouvait laisser
l’ennemi envahir le territoire de la Nation, cette Nation dont le peuple
commençait tout juste à prendre conscience.
Ah ! il n’allait pas rester là, tranquillement, alors que la Patrie appelait au
secours ! Cette belle idée d’égalité, il fallait la défendre, contre ceux qui auraient
voulu garder leur talon rouge sur la tête du peuple !
Mais il irait d’abord rendre compte de la situation, peut-être aider à trouver un
remplaçant, il ne voulait pas porter tort à maître Fargaud, qui l’avait recueilli
quand son navire l’avait laissé au port, malade et seul.
Fendant la foule qui commençait à se disperser, il se hâta vers la rue Ferronière
où vivait la famille Fargaud.
• CHAPITRE DEUX
• LA FAMILLE FARGAUD
Arrivé au portail de la demeure de maître Fargaud, il tira la cloche, et quand le
judas s’ouvrit dévoilant la mine effarouchée de Suzanne, il jeta : « Ouvre vite,
crénom,  faut qu’j’cause au maître, tout de suite! »
« Va donc! il est dans son bureau » lui cria-t-elle au passage.
Il traversa la cour à grandes enjambées. Dans l’atelier, les ouvriers avaient
ranimé les feux de la forge. « Eux aussi, faudra qu’y partent ! Au moins le
Marceau, qu’a ses dix-huit printemps ! Il faut tous les bras »  ruminait-il. Au
fond de l’atelier, il heurta à la porte du bureau de Maître Fargaud et entra dès
qu’il l’eut entendu répondre.
Maître Fargaud était assis à sa table et tournait pensivement une plume dans sa
main. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, déjà vêtu malgré l’heure
matinale d’un habit complet de bourgeois huppé, culotte de basin clair, habit
puce de drap fin et jabot de linon immaculé. Il était svelte encore, avec un visage
aux traits aigus, lèvres fines, nez busqué. Il était clair qu’il ne se préparait pas à
rejoindre son atelier.
« Alors, Justin, quelles sont les nouvelles qui justifient cette agitation ?
- Ah maître Fargaud, c’est terrible ! l’ennemi est à nos frontières, la Patrie est en
danger, l’assemblée appelle le peuple sous les drapeaux ! Les hommes doivent
partir, not'maître ! Faut que j’y aille ! Le Marceau et Mathieu aussi ! Mais point
vous, not'maître, j’cré bien qu’c’est point trop de votre âge !
- Je te fais remarquer que je n’ai que dix ans de plus que toi ! mais surtout, j’ai
charge de famille, et je serai plus utile ici, dans mon armurerie, qu’à me faire
trouer la peau par les Autrichiens. Quant aux ouvriers, c’est pareil ! Sans eux pas
de fusil, pas de pistolet ! Mais pour toi, tu es libre, il me faudra trouver un autre
portier, pas trop porté sur la goutte, et assez robuste quand même.
- J’avais pensé au gars Anselme, c’est un pays à moi, nous avons navigué
ensemble, il a perdu une jambe sur la « Triomphante », mais il est encore fort
gaillard, et vous pouvez lui faire confiance ! 
- Parfait,  amène-le-moi dès que possible, et ensuite tu pourras aller t’enrôler. »
Justin sortit et maître Fargaud  prit le couloir qui rejoignait le hall de la maison.
Il pénétra dans la salle à manger où sa famille était attablée devant le petit
déjeuner. Elle se composait de l’épouse de l’armurier, une dame petite et ronde,
l’œil vif et la lèvre souriante, le cheveu abondant, blond foncé à peine éclairci
aux tempes, et de deux enfants. Une fille, Edmée, quinze ans aux châtaignes,
ressemblant déjà beaucoup à sa mère, la joue ronde creusée de fossettes à la
moindre occasion, de beaux yeux gris, un front haut sous de belles boucles
châtain, pour le moment retenues à la diable par un ruban de moire rose, assorti
à sa robe ; un fichu de linon blanc se croisait sur sa poitrine encore en devenir et
se nouait dans son dos. Le second enfant était un jeune garçon de cinq à six ans.
Prénommé François, comme son père, son visage, derrière les rondeurs de
l’enfance, laissait deviner qu’il aurait la finesse des traits paternels.  Le tableau
était charmant, maître Fargaud le contempla un instant, se demandant combien
de temps il serait capable de garder ces êtres chers hors, ou en tout cas au limite
de la tourmente qui enflait à l’extérieur.
Quand elle l’aperçut, sa femme se précipita vers lui, lui prenant les mains avec
chaleur.
« Mon ami, vite, dites-nous, que se passe-t-il ?
- L’assemblée a déclaré la Patrie en danger et appelle tous les hommes aux
frontières, car l’ennemi nous presse.
- Tous les hommes ? dit-elle pâlissant et portant la main à son cou rond d’un
geste d’effroi.
- Ne craignez rien, ma chère Madeleine, j’ai charge d’âmes, et je suis trop
précieux ici, comme je le disais à Justin. Mais lui s’en va, il ne rêve que
batailles, et ne pourrait demeurer, étant dans la force de l’âge et célibataire.
N’ayez aucun souci », ajouta-t-il, devinant la question qui venait aux lèvres de
sa femme,  «  il nous a déjà trouvé un remplaçant. »
Le petit garçon, qui depuis un  instant, se pendait aux basques de l’habit de son
père, réussit à se faire entendre : « Et moi, mon papa, est-ce que je suis trop petit

- Oh oui, mon mignon », dit le père en se penchant vers le minois suppliant de
l’enfant, « beaucoup, beaucoup trop petit, heureusement !
- Mais j’aurai l’âge, un jour ?
- Oui, tu auras l’âge d’être un homme, un jour, mais j’espère que d’ici-là nous
serons sortis de cette tempête qui secoue notre pays.
- Ah ! mais je voudrais un grand sabre et un pistolet, moi aussi ! » insistait
l’enfant. Le père le prit sur ses genoux, et l’on voyait à la douceur de son regard
que ce marmouset était son trésor le plus cher.
Maître Fargaud déposa l’enfant et agita la sonnette. Manette - qui avait entre
temps récupéré ses cheveux - apparut à la porte de l’office. « Apporte-moi du
café, ma bonne Manette, et fais allumer le feu dans la bibliothèque, j’attends un
gros client. »
La gouvernante s’éloigna en maugréant, ce que son statut de sœur de lait de
Mme Fargaud lui permettait : « Du café ! c’est-y une boisson ! ça n’tient point
au corps, vaudrait mieux une bonne soupe, mais c’ n’est plus d’mode, à
c’t’heure! »


• CHAPITRE TROIS
UNE VISITE IMPORTANTE
A cet instant, la cloche du portail se mit en branle, en même temps que
retentissaient une série de coups donnés dans le portail, certainement avec un
sabot, vu le vacarme qui se produisit.  « Est-ce votre client ? » interrogea Mme
Fargaud, sa voix trahissant l’espoir que ce fût lui, et en même temps
l’angoissante certitude que tout ce remue-ménage n’annonçait rien de bon.
« Sûrement non, ma bonne, il est beaucoup trop tôt, je me demande ... »
Cette fois les coups étaient frappés(plus modérément) à la porte de la salle à
manger. Sur l’invitation de l'armurier, Justin entra, l’air un peu effaré, malgré
son aplomb habituel.
« Ah ! Monsieur ! c’est le commissaire Galipaud, avec deux soldats, il veut vous
voir de toute urgence, j’ai eu bien du mal à le faire attendre dans le hall !
- Mène le Commissaire dans la bibliothèque et propose aux soldats un bol de
soupe à la cuisine. J’arrive. »
Justin disparut, mais un certain brouhaha parvenant de l’entrée fit comprendre
au maître de maison qu’il fallait se presser. Au moment où il se dirigeait vers la
porte, celle-ci se rouvrit, et le commissaire en personne apparut, plumet en tête,
écharpe au ventre, l’œil sourcilleux, le verbe haut :
« Citoyen, je représente la République, et personne ne peut faire attendre la
République ! Je te demande de quitter promptement ce mol abandon au sein de
ta famille et de m’entretenir sur le champ ! »
Le Commissaire, dont tout un chacun savait qu’il était son meilleur auditoire, se
campa fièrement, un poing sur la hanche et le menton levé.
Sans se départir de son calme, maître Fargaud répondit :
« J’allais au devant de vous, Monsieur le commissaire, quand vous êtes entré, si
pénétré de votre noble tâche que vous n’avez sans doute pas vu Madame  et
Mademoiselle Fargaud. Manette, s’il te plaît, débarrasse Monsieur le
Commissaire de ses plumes, qui le gênent sans doute. »
Hypolite Galipaud sentit l’algarade, rougit un peu, ôta son couvre-chef et
s’inclina sèchement devant les femmes : « Citoyennes ! » lança-t-il, tout en
jetant un regard noir à Manette afin de la dissuader de toucher à ses chères
plumes, insigne évident de sa haute situation.
La gouvernante s’esquiva, maugréant toujours « J'croirais bien qu’il dort avec,
tellement il l’aime, son plumage ! »
Maître Fargaud toussa pour couvrir sa voix  et passa devant le Commissaire.
« Puis-je envoyer ces braves soldats à la cuisine, se réchauffer ?
- Grand merci, citoyen, mais nous sommes en mission, nous devons rester
ensemble.
- À votre, aise !» et il introduisit le groupe dans la bibliothèque, avec un regard
attristé vers les galoches boueuses qui rayaient son parquet.
« Qu’y a-t-il pour votre service, Monsieur le Commissaire ?
-Vous savez sans doute que nous sommes en guerre, la Patrie est en danger et
tous ses enfants doivent concourir à son salut. Aussi la Municipalité a décidé de
tout mettre en œuvre pour participer à l’effort national. Vous êtes armurier,
maître Fargaud, donc très nécessaire à notre effort de guerre.
- Certes, je mettrai mes commandes en attente pour ....
- Il n’est pas question de cela maître Fargaud, nous sommes là pour
réquisitionner tout ce qui est fait, vos clients se devront, en bons patriotes, de
comprendre, et pour vous réquisitionner, vous-même, et tous vos ouvriers. Vous
allez nous suivre sur l’heure, au Château, pour travailler sans relâche pour nos
armées.
- Et pourquoi au château ? Nous travaillerions bien mieux là où nous avons nos
habitudes , s’exclama maître Fargaud .
- La Municipalité veut veiller à ce que tous vos instants soient consacrés à la
Nation. Ici, vous seriez tentés de travailler pour un client, ou pour un ami, et
c’est hors de question ! Et je ne vois rien ici », rajouta-t-il avec un regard
soupçonneux sur le décor confortable qui l’environnait, « je ne vois rien qui
signale un amour profond et sincère de la patrie! Allons préparez- vous à nous
suivre dans l’instant. »
Maître Fargaud sentit un frisson lui parcourir l’échine : il ne faisait pas bon, par
ces temps incertains, contrarier le puissant Commissaire du peuple. Malgré cela,
il persista :
« C’est impossible, soyez raisonnable, mes ouvriers sontà peine arrivés, ils ont
une famille, qu’ils devront prévenir. Je dois réunir mes outils, organiser leur
transport, donnez-moi jusqu’à demain !
- Pas plus tard qu’à la nuit tombée, maître Fargaud, si vous ne voulez pas que la
force armée vous emmène.
- Voyons, voyons », temporisa l’armurier, « je suis tout à fait d’accord pour
travailler pour la Patrie, mais je ne ferai du bon ouvrage que si je peux tout
organiser moi-même.
- Vous ne serez pas seul, les deux autre armuriers seront là, nous avons prévu de
vous installer un atelier commun dans les salles basses du Château.
- Et si je puis me permettre, mons... heu citoyen Commissaire, combien de
temps pensez-vous que cela durera ?
- Aussi longtemps que la Patrie le voudra », répliqua d’un ton raide le
Commissaire..
- Serons-nous payés, au moins ? nous avons des familles à nourrir.
- La République est une mère généreuse pour ses enfants, votre travail ne sera
pas gratuit. »
Maître Fargaud dut se contenter de cette réponse faite sur un ton mi-figue mi-
raisin par Galipaud. Il pensa : « Si c’est en assignats, je suis ruiné ! »
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur il déclara :
« Vous avez ma parole, ce soir à la nuit tombée, nous serons tous au château. 
- Cela vaudra mieux pour vous ! » jeta le Commissaire, et haussant le menton il
sortit d’un pas militaire sans prendre la peine de saluer personne.
Maître Fargaud se tourna vers sa femme et sa fille, qui avaient assisté sans mot
dire à l’entretien. Mme Fargaud, bien que son regard trahît son émotion, se
maîtrisait assez, mais Edmée, devenue toute blanche serrait ses mains
tremblantes contre sa poitrine.
« Père, s’il vous plaît, vos ouvriers, le citoyen Galipaud a dit ...
- Je sais, je sais, ma fille, ton cœur s’alarme pour Marceau, mais rassure-toi, il
vaut beaucoup mieux pour lui qu’il soit quasi prisonnier au Château avec moi
qu’enrôlé pour la frontière, comme ce va-t’en-guerre de Justin veut le faire ! »
La jeune fille rougit, mais ces yeux s’éclairèrent d’un sourire :
« Ainsi, mon père, vous aviez deviné ?
- Ah! Mon enfant, ce n’était pas bien difficile, et Marceau me plaît bien, c’est un
garçon généreux de son temps et de sa peine, je lui crois un cœur franc et
sincère.
- Ah ! Papa ! » s’exclama l’adolescente, ne pouvant s’empêcher de sauter au cou
de son père, oubliant qu’elle aspirait au titre de femme, pour redevenir l’enfant
primesautière à qui la famille ne pouvait rien refuser.
« Là! Là! jeune fille tu m’étoufferais bien ! »
Le cœur réchauffé par ce gracieux intermède, maître Fargaud en revint à ses
préoccupations :
« Ils doivent être arrivés, maintenant, je dois y aller, nous n’avons pas de temps
de reste pour organiser tout ce déménagement ! » et il sortit vivement.
L’armurier traversa la cour d’un pas rapide et pénétra dans son atelier où la
demi-douzaine de personnes qu’il employait l’attendait en commentant  les
événements du jour. Bien sûr l’annonce de la patrie en danger avait fait le tour
de la ville comme une traînée de poudre, mais ouvriers et apprentis ne
connaissaient pas encore les raisons de la visite du Commissaire du peuple. Ils
ne pouvaient que conjecturer sur celle-ci, en s’avouant entre eux et à voix basse
qu’elle n’annonçait jamais rien de bon. Il y avait là deux ouvriers, trois apprentis
et un gamin dévolu au service de tous.
Ils s’empressèrent autour de leur patron, parlant tous à la fois, sauf le plus âgé
d’entre eux, l’un des ouvriers, grand garçon blond, bien découplé, au regard
franc et ouvert, qui trahissait pour le moment une inquiétude certaine.
«Allons, allons, jeunes gens, calmons-nous s’il vous plaît, nous avons de
l’ouvrage devant nous! Nous sommes tous réquisitionnés au Château pour une
durée indéterminée, dès ce soir, afin de fabriquer autant d’armes que faire se
peut pour nos armées.
- Comment, comment ! », s’insurgea le second ouvrier, encore presque
adolescent, mais musculeux et râblé, le teint vif et le poil noir et frisé,
« comment, maître, je ne pourrais point rejoindre nos  troupes ? Pourtant , ils ont
dit : tous les hommes en âge de se battre !
- Ah ! Mathieu, ne te plains pas, tu vas travailler pour la République, et peut-être
d’une façon plus utile qu’en partant. »
Mais le jeune homme ne l’entendait pas de cette oreille, et il regimba de plus
belle :
« J’aurais voulu pourtant voir du pays !
- Tu n’as qu’à aller te plaindre au citoyen Galipaud », répliqua d’un ton sec
l’armurier à bout de patience. « En attendant, il faut aviser, nous devons être
installés au Château à la tombée du jour. Marceau et toi, vous allez rassembler
tous les outils et les charger sur la charrette à bras, ils ont dit que nous aurions
un atelier, j’espère qu’ils se seront occupés de la forge. Vous », continua-t-il
vers les apprentis, « vous allez porter les commandes terminées à ceux de nos
clients qui résident dans la ville, puis vous courrez prévenir vos famille. Vous en
ferez autant, Marceau et Mathieu, dès que le chargement sera prêt. J’entends la
cloche du portail, ce doit être le client que j’attendais, il me faut le prévenir que
je ne pourrai travailler pour lui. Pressons-nous, nous devons être prêts à partir
sur les quatre heures. »
Une fois l’armurier reparti vers sa demeure, les langues se délièrent de nouveau.
« Je ne te vois pas déçu de rester, Marceau,  et pourtant, si tu étais un vrai
patriote, tu souffrirais de ne pouvoir donner ta vie pour la République », s’écria
Mathieu, d’un ton aigre-doux, voulant se donner l’air de plaisanter, mais cachant
mal une certaine animosité. « Je sais bien pourquoi, j’ai bien vu que la donzelle
de la maison et toi vous faisiez les yeux doux, derrière le dos du patron, mais tu
vises peut-être un peu trop haut, mon gars. » Ses dents blanches brillaient dans
son sourire, mais celui-ci ne montait pas jusqu’aux yeux, et il était évident que le
garçon cherchait l’affrontement.
« Je ne te répondrais que pour moi », répondit calmement Marceau, tout en
rassemblant et triant les outils des établis. « Je serais parti s’il l’avait fallu, je
sais où est mon devoir, mais je pense que verser son sang n’est pas la seule
façon de servir la République ». Et tournant le dos, il manifesta ainsi que
l’entretien était clos. Ce n’était un secret pour personne dans l’atelier que
Mathieu, arrivé en même temps que Marceau, n’était passé ouvrier qu’un an
après lui, et que blessé dans son orgueil, il avait pris cela comme une insulte. Il
avait également essayé de plaire à Edmée, mais ses façons assez grossières
l’avaient  plutôt effrayée, et elle avait cédé au charme tranquille et sûr de
Marceau, dont les paroles étaient toujours respectueuses, mais dont le langage
des yeux était éloquent ! Et puis, dame ! le cœur ne se commande pas, mais
Mathieu avait pris cela pour du dédain, double blessure pour son orgueil à vif.
CHAPITRE QUATRE
DEUX CŒURS
Retournons maintenant vers la demeure, plus précisément dans la vaste cuisine
où, assis prés du feu, Edmée et François écoutaient Justin raconter les derniers
évènements. Le jeune garçon était toute ouïe, mais Edmée avait du mal à ne pas
tourner constamment son regard vers la porte, car il était évident que son intérêt
n’allait pas entièrement au récit du portier.
Son oreille fine reconnut la sabotée des apprentis qui traversaient la cour pour se
rendre chez les divers clients. Elle se leva et s’approchant de Manette qui
épluchait des carottes, elle lui demanda :
« Ma bonne Manette, ne te faut-il rien du marché ? Y a-t-il suffisamment de pain
dans la huche ? Dois-je courir en chercher ? Cela ne me dérangerait pas !
- Allons, allons, fillette, ce n’est pas au vieux museaux qu’on apprend les
grimaces ! Il y a de tout à suffisance dans ma cuisine, et je ne tiens guère à
t’envoyer, toute mignonne que tu es, courir les rues par ces temps agités. Mais je
pense que si tu guettes au judas de la porte, tu verras bientôt partir Mathieu, car
je connais quelqu’un à l’atelier qui y cherchera de l’occupation jusqu’à ce
qu’une certaine demoiselle se soit trouvée sur sa route ! »
Rougissant jusqu’au cou, la jeune fille embrassa la vieille servante et s’envola
de la cuisine. Elle colla son visage au carreau de la porte d’entrée qui permettait
de voir la porte de l’atelier. Effectivement, quelques instants plus tard, Mathieu
en sortit, portant un brassée d’outils et se dirigea vers les écuries. La jeune fille
se précipita aussitôt et vola à travers la cour jusqu’à l’atelier.
Sans chercher d’autre préambule, elle s’avança vers Marceau, et lui dit en
rougissant, mais le regard bien droit :
« Je suis très heureuse, Marceau, que vous ne partiez pas à la guerre. J’en ai eu
très peur, quand le citoyen Galipaud est venu tout à l’heure.
- Merci, mademoiselle Edmée, de ces bonnes paroles. Mais nous ne pourrons
nous voir cependant, car nous devons installer l’atelier au Château, comme vous
le savez.
- Oh ! je m’arrangerai bien ! et votre vie sera sauve, au moins.
- Je crois bien, mademoiselle Edmée, que par les temps qui courent, il n’y a pas
qu’à l’armée que la vie est menacée.
- Chut! chut, Marceau. Il ne faut pas dire ces choses, ni les penser, il faut se dire
que tout cela finira, la vie redeviendra comme avant. Et vous savez, Papa n’est
pas fâché que je vous aime bien, il me l’a dit tout à l’heure.
- Oui, je sens bien qu’il m’estime, et si j’osais ... » Le jeune homme fut
interrompu par l’entrée de Mathieu dans l’atelier.  « Je dérange, on dirait ? »
lança-t-il, avec son sourire en coin. « Mais j’attends, moi, pour partir au
Château, le maître ne sera pas content si nous tardons, et pour une fois, ce sera
toi, le préféré, qui te fera attraper !
- C’est juste,Mathieu, j’arrive
- Au revoir, Marceau, à bientôt », dit Edmée, et d’un geste fier elle tendit sa
main, que l’ouvrier saisit dans la sienne avec respect et tendresse.
La jeune fille tourna les talons et s’enfuit en courant.
« Ma foi, il me semble que tu te places bien ! »déclara aigrement Mathieu
- je ne me « place » pas, je l’aime, c’est tout », répondit calmement Marceau
tout en s’attelant à la charrette à bras qui attendait, toute chargée dans la cour.
« Allons, Mathieu, marchons ! » Et l’un poussant, l’autre tirant ils quittèrent la
maison.
Edmée avait regagné sa chambre, et, pelotonnée dans une vaste bergère, elle
revivait fiévreusement les derniers instants qu’elle venait de passer auprès de
Marceau. Ainsi, il l’aimait aussi, son regard ne pouvait la tromper, elle en était
sûre maintenant, et par dessus tout, son père semblait prêt à encourager ce
sentiment ! La jeune fille oubliait totalement le tocsin, la guerre, la Révolution,
tout ce qui n’était pas son amour, et y avait-il quoi que ce soit de plus beau que
ce premier émoi d’un cœur pur et droit ?

Commentaires

Merci Clinchamps. Je vais aller imprimer cela pour le lire tranquillement dans l'avion demain. :-)

Écrit par : April | 22/09/2010

Hop! Il est dans la boite. Je m'y mets très bientôt!
Bizzzzzzzzzzzzzz

Écrit par : Fred | 22/09/2010

Clinchamps, je me souviens maintenant que c'est toi qui m'avait envoyé Le bouton et quil faudrait que je te réponde!

Écrit par : camille | 22/09/2010

Ah ! bien j'avais complètement oublié que je te l'avais envoyé !!^^Il faut dire que je ne l'ai pas ouvert depuis 3 ans, il faut que je le relise pour continuer !

Écrit par : clinchamps | 22/09/2010

Super Clinchamps, je te vois hyper motivée pour écrire la suite... J'attends à côté du sac à dos violet. Je suis patiente. Biz et courage.

Écrit par : Mortini | 22/09/2010

Je n'ai pas encore commenter sur The Inn, aussi je le fais directement ici pour l'instant.
J'ai lu le début et j'ai été plus qu'agréablement surprise : tu as un très beau style d'écriture, j'aime la fluidité et j'apprécie les descriptions et détails, ça m'a permis de glisser très facilement dans cette autre époque (faut dire que j'aime bien tout ce qui est historique entre autre).
Je continuerai de lire ce week-end, en tout cas, merci pour le partage et bonne continuation !

Écrit par : Liz, Elisa, lily, Elisabeth... au choix | 22/09/2010

Je l'ai commencer... et j'aime bien (mais là, j'ai plein de lecture en cours ... promis, je m'y met dès que possible ^^)

Écrit par : Kusa | 23/09/2010

Tu as le temps !!! je n'ai pas encore commencé la suite !! et je n'en ai qu'une vague idée !! ^

Écrit par : clinchamps | 23/09/2010

Les commentaires sont fermés.